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Vizion: Bombing until death

       

Par Sophia Fatcap |  Publié le Dimanche 5 Avril 2015.

Après 25 ans d’activité, Vizion ne semble pas près de lâcher les bombes. A l'approche de sa première expo solo, il revient sur son parcours et dévoile son actualité.

« Si j’avais voulu qu’on voie ma gueule, j’aurais fait la Star Academy ». Vizion n’est pas un fan du star-system. Parler de lui, ce n’est pas son fort. Il préfère se réfugier derrière ses graffs. Et même sur ce sujet, il n’est pas toujours très loquace : « Je suis contre la masturbation intellectuelle pour expliquer ma démarche. Le graffiti est un art qui parle de lui-même. »


Vizion - Décembre 2011


Avec 25 ans de carrière, le old-timer de Montreuil a pourtant une idée précise de son style: « Mon graffiti est d’inspiration post new-yorkaise. Je privilégie les bases: contours, remplissage, 3D et highlight. Tout ce qui vient en plus, le fond ou les persos, c’est une façon de mettre en avant le lettrage mais l’élément principal c’est la lettre et le nom. » Certains, y compris parmi ses proches critiquent son manque d’évolution. Ainsi le graffeur Pseye, qui le connait depuis plus de vingt ans, le chambre parfois: « quand tu as vu un Vizion, t'as l'impression que les 50 autres sont pareils ». Réponse en accord avec le personnage : « Le graffiti, c’est comme ça que je l’ai connu, c’est comme ça que je l’ai aimé et c’est comme ça que j’aime le peindre. » Vizion préfère ne pas faire les choses plutôt que de les faire à contrecœur. Ce qui n’interdit pas les expérimentations. « Avant de dire " la 3D c’est pourri "  j’ai essayé deux, trois trucs. Je trouve que ça perd la force du graffiti. Ça fait trop léché, un peu travail d’ordinateur. Après, si y’en a qui aime… » En revanche, il ne supporte pas l’opportunisme. « Certains graffeurs font de l’ignorant style parce que c’est à la mode. Après c’est MSK, alors on fait du MSK. Je vais pas faire de la 3D ou des lettrages à la Horfé parce que c’est à la mode. Le nombre de copycat d’Horfé, c’est abusé. Avec Internet en plus, en 2011, t’es grillé direct. »

Vizion - 2011


Vizion - Janvier 2012


VIzion - 2010


Vizion ne s’est pas toujours appelé ainsi. A ses débuts, c’était Sir One. Ensuite, le plus connu de ses alias : Extaz. « Je l’avais choisi parce qu’il y avait pleins de façons de l’écrire. J’ai comptabilisé une vingtaine de combinaisons. C’était une période où je tagguais beaucoup et j’expérimentais plein de lettres ». Puis vient une période de transition où les noms défilent : H.don, Bod, Think, Heart, Fever, Eze et Moon. « Extaze en graffiti, ça m’a vite fatigué. Le K et le X ne sont pas des lettres que j’affectionne particulièrement. Alors  j’ai fait une série d’Ectase avec des C et j’ai testé d’autres blazes ». Pour arriver enfin à Vizion et ne plus changer. « Le V c’est une lettre que j’aime bien, le S aussi. Il y a le O évidemment. L’ensemble est efficace. Le parallèle entre le I et le V d’un côté et le N de l’autre. Pareil pour Le S et le O. Et j’apprécie le fait de pouvoir changer entre le S et le Z, deux lettres super dynamiques que j’aime beaucoup. »


Ekstaz - 1992


H.Don - 1993


Ecstaz - 1989


Xtaze - 1988


Le virus du graffiti, Vizion l’a chopé en 1986. Avec S.kiss, son pote de collège, il partage l’attirance pour la culture américaine, le Hip Hop. Avec les TKV, il devient le roi de la ligne 9. Ambiance cartonnage intensif du métro avec quelques rares retours à la surface pour, au choix, taper des bombes ou taper de la bouffe. En 1992 c’est la création du Outlaw Crew. Avec Pseye, Rest, Meda et Zeky l’objectif est d’être les meilleurs sur tous les supports. Pour ça, l’organisation est quasi-militaire : « Le vendredi soir, on faisait des chromes, le samedi du terrain et le dimanche on prenait des photos puis on finissait par des tags. Et le week-end suivant, rebelotte ». Pseye se souvient également : « On nous voyait comme des gens sectaires, refermés sur nous-même mais ça nous a permis de faire beaucoup d’illégal. »  Ils refusent de participer aux jams et autres festivals de graffiti. Vizion ironise : « avec les OC, on était les taliban du graffiti ». Mais si le crew est fermé, cette période représente pour Vizion une forme d’ouverture, vers de nouveaux supports. « Rest et Pseye m’ont bougé hors des terrains et des tags dans le métro. Sans eux, j’aurais pas fait tous ces chromes et tous ces trains. »


A partir de 1996, il s’ouvre progressivement aux rencontres. Une étape importante reste sa première participation à un festival de graffiti, à Copenhague. Organisé par Earf, un graffeur franco-danois rencontré aux puces de Montreuil, l’événement réuni la crème du hip hop made in USA : Seen, Lady Pink, Blade, KRS-One, Rakim,…


Eker/Seen/Vizion - 2008


Ses rencontres avec Seen et Mode2 l’ont marqué : « J’étais fan de leurs graffs ». Il travaillera plus tard dans l’atelier de l’américain, à Paris. Viendront d’autres rencontres avec des grands noms du graffiti. Moins enthousiasmantes. Le recul des années aidant, il analyse : « Rencontrer un mec dont tu kiffes le travail, c’est souvent décevant ». Bien avant, le premier contact avec le graffiti new-yorkais s’est produit avec des livres comme Spraycan Art. Là aussi, il pose un regard critique. « Ça ne représente pas tout ce qu’il y a eu à l’époque mais nous on prenait ça pour argent comptant. Tout ceux qui sont dedans, c’était des Kingz pour nous. » Dans les influences du début, il y a aussi des français :  Bando « pour la propreté et le goût pour le chrome et les blocks », Colt « pour les lettrages à la fois simples et efficaces », Meo « pour l’approche de la couleur », Boxer.


Au début des années 2000, il se rapproche des MACs. « Kongo habitait à Montreuil à l’époque. Il nous a invité moi et Rest sur des grosses productions où justement tu rencontres du monde. Là c’est un travail de groupe plus qu’une liste d’identités sur une bande de mur. » Il intégre à la même période le MCZ Crew (Montreuil City Zoo, crew des années 80 repris par Lost et Rest). La déclinaison musicale du collectif comprend des graffeurs à double casquette tels qu’Azrock, Rale et Lost ou encore Soklak avec lequel Vizion partage son atelier.


"Azrock Montreuil City Zulu" - MAC/MCZ/UR - Montreuil 2001 (*)

 

"Shame city" - MAC/OC - Montreuil 1999 (*)

 

"Video game 2001" - MAC/TS/OC/UC/CNS - Bagnolet 2001

(*) - Photographies reproduites avec l'aimable autorisation du Mac Crew

A deux pas du métro Croix de Chavaux, leur atelier occupe le fond d’une cour encombrée d’un joyeux désordre organisé. L’endroit idéal pour travailler en extérieur sans trop de scrupule pour les tâches de peintures sur le sol. L’avant d’une carcasse de voiture cotoie des lavabos et des panneaux de signalisation. On trouve aussi quelques fauteuils, un chevalet et un carton remplie de Posca. A l’intérieur, deux tables à dessins se font face, encombrées de vieux magazines, de vinyles –Vizion les utilise comme support à customiser - et de nombreux marqueurs. Le tout est entouré de dizaines de toiles posées contre les murs. Un grand meuble façon bibliothèque accueille le stock de bombes. « En ce moment, je suis boulimique de toiles », explique-t-il. Avant de préciser : « C’est aussi par facilité. Quand je viens ici, j’ai tout à portée de main. »


S’il n’habite plus à Montreuil, vie de famille oblige, Vizion se rend tous les jours dans son repère montreuillois. Il partage ses activités entre un travail à temps partiel et sa peinture. Un état de fait plus qu’un plan de carrière pour cet artiste qui n’a « jamais eu envie de (s)e professionnaliser ». Cela ne l’empêche pas de vendre des toiles parfois. Comme lorsqu’on le contacte pour « faire deux toiles pour un architecte, à 500€ la toile ». C’est comme cela qu’il se retrouve dans la collection Gallizia. Il n’ira pourtant pas au grand palais, étant peu friand du « cirque médiatique » autour de l’exposition T.A.G. « Le milieu de l’art, c’est un monde qui me fait peur ! » Cette méfiance s’accompagne d’un desintérêt total pour le démarchage. S’il participe à Street fonts, c’est que MadC l’a contacté. Une exposition en galerie, une commande ? L’initiative n’est jamais de son fait. Pas l’envie, pas le tempérament pour gérer tout ça. L’artistique prime : « Ce que j’attends d’un galeriste c’est d’avoir un échange culturel et pas qu’un simple échange commercial ». Il aimerait pourtant gagner sa vie avec le graffiti ; au moins en partie. Alors il « envisage de prendre un agent » pour gérer le démarchage, la communication et tout le côté commercial qui, lui, le gonfle.   


Alphabet réalisé pour le livre Street fonts de MadC

Il a franchi un pas dans la communication autour de son travail au début de l’année 2011. Shefla (LyonBombing) a opéré une refonte complète de son site Internet. Celui-ci est régulièrement alimenté en photos d’archives. Rangées par décennies, les productions s’étalent de 1986 à 2011. La prochaine étape, c'est donc sa première exposition solo, Rainbow Warrior, à la galerie Pascal Vanhoecke, à partir du 26 janvier. Voici une petite vidéo qui annonce l'évènement.


C’est aussi un adepte de Twitter et Facebook, sur lesquels il pousse régulièrement des coups de gueule. Ses cibles sont aussi variées que les toys et le ministre de l’Intérieur. Il a aussi des coups de cœur : le dernier concert de Prince au stade de France, l’expo de How & Nosm. Un sujet récurrent : la récupération du graffiti. La passion qui s’exprime dans ses prises de position ne laisse aucune place au doute. Vizion, qui a fêté ses 40 ans en 2011, n’est pas prêt de prendre sa retraite.


Pour aller plus loin

Exposition Rainbow Warrior

Du 26 janvier au 25 février 2012

Galerie Pascal Vanhoecke (Paris)


Site Internet de Vizion: fréquemment mis à jour, vous trouverez autant des archives que des travaux récents.


Vizion sur Twitter et Facebook


(Sauf mention contraire, les photographies sont reproduites avec l'aimable autorisation de Vizion) 

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