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Ruée vers la propagande!

       

Par Vincent Morgan |  Publié le Lundi 29 Octobre 2012.

La rue est un support d'information surexploité par l'Etat et les agences de publicité. Liés par des intérêts communs : le profit ! Sommes-nous destinés à être lobotomisés ?

Article par Johanna Marinelli pour l'équipe FatCap

Panneaux de signalisation, affiches de recrutement pour intégrer le service public, campagnes de publicités à tous les coins de rues, tel est le triste dessin du paysage urbain actuel.

On se rend compte assez rapidement que la place à l'expression dans l'espace public n'est réservée qu'à deux types d'entités, l'Etat et les agences publicitaires.

L'Etat, administration suprême, symbole d'autorité, véhicule une image moins glorieuse que dans le passé. Le désintérêt pour les missions patriotiques est frappant. Les campagnes de recrutement pour le service public se multiplient. Des affiches comportant des slogans tels que « Devenez vous-mêmes » pour inciter à rejoindre l'armée de terre sont diffusées. A croire que l'Etat pense que les jeunes sont perdus sur la voie de l'errance...

Paris, métro Nation. © Blog de documentation et d’analyse des arts des nouveaux médias.


Prôner la bonne parole et essayer de ramener les citoyens vers les fonctions du service public a un coût. Conscient de l'argent que peut lui rapporter l'exploitation de son patrimoine, notre cher administration bienveillante est loin d'hésiter à passer des contrats, ces concessions du domaine public. Elles délivrent des titres d'occupation, certes temporaires, mais d'occupation quand même, aux agences publicitaires.


Elles forment le meilleur allié de l'Etat. Elles lui payent la concession d'espace sur la voie publique, et en plus elles stimulent la croissance. Elles incitent à la consommation!

La rue devient ipso facto un lieu de diffusion privilégié pour toutes sortes de messages. Il est question de propagande. Elle consiste à mettre en oeuvre des moyens d'information pour propager une doctrine, créer un mouvement d'opinion et susciter une décision( Définition du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales). C'est pour cette raison que l'affichage est strictement réglementé!

Peut-on pour autant dire que la propagande poursuit un but forcément injuste ou dangereux? Le message en lui-même peut tout aussi bien être bienveillant. Il peut contribuer à protéger la patrie. C'est le cas de l'affiche de recrutement pour le service public de l'armée. Il en va de même pour les affiches publicitaires. Tout le monde veut vivre dans un pays qui ne connaît pas la récession. Consommer n'est pas immoral en soi.

Le problème est la situation de monopole de l'Etat sur la propagande. Il partage cette puissance avec comme seul partenaire les agences de publicité. Ces agences vont faire de la promotion pour des marques qui ont les moyens de financer des campagnes. Ces entreprises se trouve généralement réparties dans tous les pays. On assiste à un phénomène d'uniformisation des pensées et du mode de vie en général. C'est l'absence de contre-pouvoirs qui rend la propagande dangereuse.

Le street artist français Zevs s'attaque directement aux logos des grandes marques.

Liquidated McDonald’s. © Zevs, Paris 2006


Liquidated Chanel. © Zevs, Hong Kong, 2009


Les médias de masse voient avant tout le consommateur dans l'homme. Ils cherchent à faire passer des messages compréhensibles par tous. Ils jouent sur les caricatures faciles. Ils mettent en scène des situations ridicules et stéréotypées. La publicité est si mauvaise.

Le pire c'est que personne ne peut y échapper! La publicité est partout! Nous sommes forcés de parcourir les rues entourés de ce matraquage médiatique.

Spectateur du développement économique de la Chine, le photographe chinois Liu Boling lutte à sa manière contre l'oppression visuelle. Sa révolte contre le système communiste passe à travers une série de photographies sous le nom de « Hiding in the city ». Il utilise la technique du camouflage pour se fondre dans le décor. Il met en avant l'impuissance des individus dans leur environnement.

Hiding in the City No. 93- Supermarché No. 2 © Liu Bollin 2010


"Unify the Thought to Promote Education More" © Liu Bolin 2007


Il ne faut cependant pas s'inquiéter, une résistance existe!

Des courageux agissent dans l'obscurité. Les street artists. Leurs motivations? Stimuler les pensées et contrecarrer les tentatives de lobotomie de l'Etat et ses alliés.

L'action des tagueurs et graffeurs n'a pas été est dès l'origine révolutionnaire. Elle était destinée avant tout à diffuser une représentation de soi pour marquer leur appartenance à un groupe.

Taki 183, le premier tagueur dont la reconnaissance s'est faite au-delà de son quartier. © Style Writing from The Undergound, 1969


Joe 136 est le seul à avoir tagué le plus de voiture sur la ligne 1 du métro du métro new-yorquais © Matt Weber


La rue: un lieu de révolte!

C'est seulement par la suite que la vocation des tags et graffitis s'est diversifiée. Divers groupes d'actions se sont mis à faire passer des messages politiques. On parle de graffiti politique (Béatrice Fraenkel, Actes d'écriture: Quand écrire c'est faire).

Leur comportement est même qualifié de déviant (Howard Becker, Outsiders) ! Qui n'agit pas selon la bonne morale est forcément marginalisé. Une étiquette leur est d'office apposée par la société.

La révolte populaire de mai 1968 contre le capitalisme, les institutions, le gaullisme et l'impérialisme a généré un grand nombre de tags sous la forme de slogans engagés.

Graffiti politique, rue Lhomond Paris 5, © Gérard-Aimé, mai 1968


Inscription sur les mur de la faculté de lettres de Nanterre, © Gérard-Aimé, mai 1968. Plus de photographies de Gérard-Aimé sur le thème « Les murs ont la parole » ici.


Tags et logos publicitaires sont-ils si différents?

Le tag est répété machinalement par le tagueur. Il en a la parfaite maîtrise. Il est capable de le reproduire à l'infini en gardant le même aspect. La multiplication de son image dans la rue va agir comme s'il s'agissait d'une marque personnelle (Alain Vulbeau, Du Tag ou tag).

La promiscuité s'arrête là. C'est l'ancrage sur le mur qui renforce toute la portée du message. Cette marque de dégradation sur la propriété de l'Etat. L'affront fait aux biens de l'autorité! L'accomplissement de la performance donne à l'acte toute sa puissance.



D'autres street artistes vont utiliser le potentiel du mur et les techniques de l'art de propagande soviétique pour stimuler les pensées.

L'artiste conceptuelle américaine Barbara Kruger utilise l'affichage et les slogans percutants pour tourner en ridicule la société de consommation américaine.

I shop therefore I am, © Barbara Kruger, 1987



Our prices are insane! © Barbara Kruger, 1987


Le street artist Shepard Fairey aka Obey reprends les codes couleurs du communisme et la typographie employée dans les affiches soviétiques. On en a une illustration avec le portrait de Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix en 1991 et opposante à la dictature en Birmanie.

 Aung San Suu Kyi, © Obey


Bright Future, © Obey & Jamie Reid, 2012


Vhils s'est lui aussi inspiré de l'art soviétique en peignant un portrait du Che adapté d'une photographie prise par René Burri dans les années 1960. Il utilise la peinture, les briques et le plâtre pour sa dernière réalisation.

Le Che vu par Vhils à l'occasion du festival suisse Images, septembre 2012, © Vhils


XXIème siècle, l'art urbain a lui aussi trouvé un allié dans la bataille contre l'uniformisation des pensées. Internet.

De la rue à internet...

Filmer ses frasques dans la rue. Garder une trace de l'attaque contre les murs de la ville. Enregistrer l'exploit sur le moment. Garder une preuve de la performance. Telle est la nouvelle dimension du street art.

Du peer to peer au streaming, internet est devenu un médium de diffusion privilégié. Rien de plus simple que de mettre en ligne des vidéos. Les sites d'hébergement gratuits comme Youtube, Vimeo ou Dailymotion permettent avec facilité à qui le désire de s'exprimer et d'être vu.

Kidult le tagueur sans pitié envers les marques de luxe a mis en ligne sa nouvelle video, Visual Dictatorship. On y retrouve un assemblage d'images choc, de saccages de vitrines aux jets de peinture, et de slogans protestataires. Il garde le même cheval de bataille et continue sa lutte contre les gros groupes. LVMH, Mc Donald's, la BBC nul n'est épargné.


Je garde espoir. La lobotomie n'est pas pour tout de suite. Ne soyons pas inquiets, la résistance existe!

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