Interviews

Romany WG

       

Par Chrixcel |  Publié le Lundi 7 Novembre 2011.

Jeremy Gibbs, alias Romany WG, est l’un des photographes d'exploration urbaine et d'art urbain les plus talentueux de ces dernières années. Il a publié deux livres sur ces sujets.

Nous avons tout d’abord découvert ses photos de street art diffusées sur le site Crack for your Eyes, puis sur ses pages Fatcap & Flickr.  

 

Les larmes de Doel Steaz & Wacks

 

Ce quinquagénaire britannique père de deux enfants a étudié les arts, le design et a réalisé des films avant de se tourner très sérieusement vers l’exploration de lieux abandonnés en 2008. Son goût pour les vieux buildings le conduit à publier un ouvrage collectif en 2010, Beauty in Decay, (« la beauté du déclin ») dans lequel on trouve un best-of du travail (principalement en HDR) de 49 photographes internationaux. Cette année, un second livre voit le jour, Out of Sight (“hors de vue”), une collection de ses plus belles images de peintures trouvées dans des friches au gré de ses voyages en Europe.  On y retrouve les œuvres de  Roa, Fauna Graphic, Phlegm, Aryz, ReFRESHink, Djalouz, Resto1981 et bien d’autres.

 

Cette interview sera déclinée selon les premières lettres du mot “DECREPITUDE”, également en version anglaise sur fatcap.com avec sa traduction "DERILICTION"...

 

Délabrement, pour toi ça rime avec engouement ?

 

Je suppose que c’était le cas par le passé, mais maintenant je ne saurais répondre. Il est clair que j’étais vraiment accro au début, mais j’ai visité tellement de beaux endroits et il m’en reste encore tant à visiter qui sont sur le point de disparaître à court terme...J’espère que nous ne manquerons jamais de lieux à explorer, ou du moins que nous aurons toujours comme possibilité de chercher plus loin. Il n’y a pas tellement de spots qui m’attirent en Angleterre, c’est pourquoi j’essaie de faire un road-trip en Europe tous les 3 mois et d’en couvrir le plus possible. On y trouve davantage de cette beauté en déclin qui me tient à cœur, et tout spécialement en Italie où l’on trouve des fresques incroyables dans des architectures étonnantes, le tout laissé à la merci des éléments. Certes, c’est dommage, mais c’est notre boulot/passe-temps de (se) documenter pour la postérité.

 

 

Pyestock (usine à gaz, UK)

 

Emotionnellement parlant, quels sont les 5 spots visités qui t’ont le plus marqué et pourquoi ?

 

Mon top 5, sans ordre particulier, serait Beelitz, Zeche Hugo, la Chambre du Commerce, le Chai à vin et Le Théâtre de Reines (qui n’est pas son vrai nom).

 

Beelitz est l’un des premiers endroits que j’ai vus sur le net et semble être « La Mecque » pour un grand nombre d’explorateurs urbains. Il s’agit d’un vaste complexe hospitalier en Allemagne, près de Berlin. La plupart des bâtiments sont tombés en ruine au fil du temps mais il reste 3 pavillons fermés et barricadés qui sont absolument fabuleux à photographier.   

 

 

"Zeche Hugo" est juste incroyable, il faut l’avoir vu pour se faire à l’idée qu’un tel lieu existe tellement il est surréaliste. Des milliers de « kaues » pendent le long de longues chaines accrochées au plafond. Dans ces “kaues” ou paniers, les mineurs y plaçaient leurs vêtements, ils circulaient ensuite nus jusqu’à leurs vestiaires et mettaient leurs combinaisons de travail. En marchant dans cette pièce, j’ai été frappé par son potentiel à surprendre.

 

 

La "Chambre du Commerce" est une sublime construction victorienne. Lorsqu’on se trouve au milieu de cet espace, on n’a pas du tout l’impression  d’être littéralement projeté en plein cœur de l’une des villes les plus animées de la Belgique. Je ne sais même pas si les gens qui vivent alentour savent que c’est là, mais je suppose qu’ils le sauront bientôt puisque le bâtiment est en réfection pour être transformé en centre commercial. Enfin, c’est ce qu’ils disent, ce sera probablement toujours en friche d’ici 10 ans, nous verrons bien.

 

  

 

Le "Chai à Vin" est un bâtiment de style avant garde qui date des années 50. De l’extérieur il ne paie pas de mine, mais à l’intérieur, c’est le rêve de tout photographe d’urbex.

 

 

 

"Le Théâtre de Reines". Les habitants ne savent même pas que cet endroit existe. Là encore, il se trouve au beau milieu du centre ville dans un bâtiment plus vieux de quelques siècles par rapport à son intérieur, de sorte qu’il est très facile de passer devant sans y prêter attention. Il n’est pas totalement délabré encore mais l’architecture est magnifique. J’ai toujours eu un faible pour l’Art Deco et on n’est pas déçu à cet égard avec cet édifice.  

 

 

Crois-tu aux fantômes avec tous ces lieux hantés où tu mets les pieds ?

 

Non, autrement je n’irais pas visiter la moitié de ces endroits tout seul. Si j’en rencontre un, je vous raconterai ! Il est vrai que certaines de mes visites dans des hôpitaux ont tourné court une fois ou deux, j’avoue…ces endroits sont tellement immenses, et quand vous vous retrouvez au sous-sol dans le noir total, que vous entendez  grincer une porte ou des bruits de pas, vous n’en menez pas large…Je mets ça sur le compte d’une overdose de films d’horreurs quand j’étais plus jeune.

 

Regarder ta galerie Flickr, c’est aussi se plonger dans l’univers d’artistes très divers, lesquels t’inspirent le plus ?

 

Je n’ai pas le sentiment que tel ou tel artiste m’”inspire” en fait, car je me considère plus comme un photographe que comme un artiste, mais les œuvres que j’apprécie le plus de trouver lors de mes balades sont celles de :

 

Aryz – Il est vraiment en marge je trouve, au regard de son travail actuel. Je pense n’avoir jamais vu une seule peinture médiocre de lui, et je suis épaté par ce qu’il est capable de faire juste avec une perche de 6 mètres et un petit rouleau. 

 

 

C215 – Probablement le street-artiste le plus prolifique au monde. Je n’ai pas assez de superlatifs à disposition pour qualifier l’art de Christian. C’est toujours une agréable surprise de tomber incidemment sur une de ses œuvres, et selon moi il est l’un des seuls artistes dont le travail est directement connecté aux passants qui voient ses pièces dans la rue.

 

 

Da Mental Vaporz – Sans aucun doute le meilleur crew existant actuellement. Leur travail est un étonnement constant, tout simplement effarant !

 

 

DMV - Meeting of Styles 2010 (Londres)

 

Et le HDR ? Explique-nous cette technique et ce que tu penses de son utilisation ?

 

Tu sous-entends que l’utilisation du HDR faite par beaucoup de photographes n’est pas toujours faite à bon escient ? Selon moi, si le HDR est trop décelable dans une photo, c’est que ce n’est pas bien utilisé. Comme beaucoup de photographes qui débutent dans le HDR j’ai forcé la dose, mes premières photos en on souffert et je ne peux même plus les voir en peinture maintenant. J’utilise le HDR seulement pour le graffiti quand le soleil est en contre-jour. Si la lumière est devant la pièce il n’y a absolument aucune raison d’employer le HDR. Si je voyage à Barcelone seulement pour shooter une peinture d’Aryz et que le soleil est mal positionné, alors là j’aurai recours au HDR pour faire mieux ressortir la peinture. Dans les  friches, c’est légèrement différent dans la mesure où  la plupart de ces endroits ne sont pas bien éclairés et qu’on a besoin d’accentuer certains détails. Personnellement je n’utilise plus désormais le  « tone mapping », mais davantage les techniques de fusion qui sont plus subtiles, du moins je l’espère.  

 

BC

 

Pourquoi selon toi la photographie d’urbex s’est autant répandue depuis quelques années ?

 

Je pense que nous avons tous secrètement une âme d’explorateur. Chacun de nous se souvient de la vieille maison vide au coin de la rue, fantasme de l’enfance, et des histoires qu’on s’inventait pour se faire peur. Je garde des souvenirs très vivaces de ma première exploration en culottes courtes. Le danger n’est pas si grand si on est prudent, mais cela peut aussi se solder par un accident grave, une mauvaise publicité et là c’est une autre histoire. 

 

Il y a sûrement des anecdotes à raconter avec toutes tes balades ?

 

J’explorais un château en Belgique avec mon fils de 18 ans quand nous nous sommes fait attraper par la police militaire. Il nous ont demandé de leur montrer toutes les photos que nous avions prises, pas seulement de ce spot mais aussi de tous les autres que nous avions visités lors de notre trip en Europe. Ils nous ont ensuite demandé d’effacer les photos du château en particulier. Avant qu’ils ne nous laissent partir, je leur ai demandé pourquoi ils avaient voulu voir toutes nos photos des autres sites. Ils nous ont dit qu’ils arrêtaient de nombreux pédophiles qui utilisent le château en guise de  toile de fond. Super. J’ai le look d’un pedophile !

Une autre fois, on a mis le feu à ma voiture  alors que j’étais à l’intérieur d’un bâtiment en train de photographier du graffiti, à 60 bornes au sud de Paris.  Je me suis retrouvé là sans voiture…et pas de passeport, pas d’argent, bref, pas fun ! ça m’a coûté une fortune car quand je suis rentré en Angleterre j’ai découvert que je n’étais pas assuré pour l’étranger !

 

Tu peux nous présenter tes deux livres ?

 

Beauty in Decay regroupe les meilleures photos (principalement en HDR) d’endroits abandonnés prises à travers le monde entier par 49 photographes accompagnées d’un texte admirablement écrit Patrick Potter, qui a réellement su capter l’esprit global de la pratique de l’urbex.

 

Les couloirs de l'asile de West Park (UK). 

 

Out of Sight regroupe juste mes photos d’oeuvres shootées dans des friches.  Pour moi, cette forme d’art est la plus pure qui soit. Loin de toute considération commerciale, la plupart du temps ces pièces ne sont même pas signées, c’est juste de l’art peint là pour s’abriter de la pluie, toujours dans l’illégalité, et visibles in situ seulement par une poignée de photographes et d’explorateurs. 

 

 

RefFRESHink 

 

Altered Images est sorti il y a 2 semaines. 50 photographes originaires de 18 pays différents montrent le best-of de leurs montages et /ou mises en scènes photographiques. Tout ces livres sont disponibles sur Amazon ;)

 

Credit photo : Max Sauco

 

Un bon explorateur doit-il selon toi respecter certaines règles ? Lesquelles ?

 

"Ne prenez que des photos, ne laissez que des traces de pas". Je ne sais pas combien de gens respectent encore ces règles. Aussi, on n’entre pas dans ces endroits par effraction non plus, ce qui est puni par la loi, tandis que si on ne fait « que » s’y introduire sans autorisation, il est plus difficile de retenir des charges.

 

Phlegm (UK)

 

Dis-nous comment tu déniches tes spots ?

 

Comme la plupart des autres photographes de street art trouvent les leurs.  Il existe un réseau très étendu de photographes d’urbex et moult forums traitant du sujet sur le net. A force on se fait des amis qui partagent les mêmes intérêts que nous,  avec lesquels on s’échange des infos. Bien sûr les meilleurs d’entre eux trouvent ces endroits en premier. Je suppose également que les explorateurs qui sont en place depuis des années en ont eu marre de l’afflux de tous ces « petits nouveaux » et tiennent à rester « underground », dans le secret, et je ne les blâme pas. Trop de forums divulguent ces endroits ce qui fait qu’ils tombent parfois entre de mauvaises mains. Je veux dire par là les revendeurs de ferraille et les gosses qui viennent là pour tout casser. On doit faire avec malheureusement, et puis chacun de nous a ses propres motifs. Certains y vont pour peindre, d’autres pour détruire, d’autres pour faire de la photo et d’autres encore pour piller ce qui reste. Nous avons tous les mêmes droits, c’est-à-dire aucun en définitive, puisque nous y sommes des hors-la-loi.

 

Pixel Pancho

 

Enfin, quels sont tes futurs projets ?

 

Mes projets ? Je préfère les garder pour moi pour le moment, juste au cas où ils ne se réaliseraient pas. J’envisage de retourner à la réalisation, juste pour faire des essais. Il se trouve que les 3 photographes que j’admire le plus actuellement semblent travailler sur des formats photo et film medium. A suivre aussi. Et puis, ce n’est pas un scoop, mais Beauty in Decay II sortira en 2012…

 

Interview et traduction : Chrixcel. Photos : Romany WG.

 


Notre seul regret est que ces livres ne sont disponibles qu'en langue anglaise actuellement, privant le public francophone des explications qui accompagnent ces superbes photos...

Pour les anglophones, les 3 livres parus aux Editions Carpet Bombing  Culture :

 

 

Ambiances glauques, lieux incroyables, architectures compliquées, couleurs et matières intemporelles...on ne se lasse pas de rêver sur ces espaces oubliés que les 49 photographes mis à contribution pour ce livre collectif nous font partager.

 

Ces oeuvres "hors de vue" du grand public sont réunies dans un très beau portfolio de 192 pages. Il est difficile d'être exhaustif tant cet art s'est développpé depuis quelques années, mais on saluera le travail de composition photographique et la qualité des images.

 

A découvrir, le travail d'un type de photographie retravaillée à l'extrême...

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