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Du graff au Palais de Tokyo

       

Par Chrixcel |  Publié le Lundi 4 Février 2013.

Suivons Lek et Sowat au Palais de Tokyo : une première collaboration avec John Giorno les conduit à organiser une performance collective dans les profondeurs du bâtiment.

Nous vous avions présenté en juin 2012 le projet de Lek & Sowat et le livre qui en a découlé, "Mausolée". Un projet d’envergure impliquant une quarantaine d’artistes dans un parking abandonné à la lisière de la capitale.


Vue d'ensemble panoramique © Hugo Vitrani


Quelques mois plus tard, forts de cette expérience artistique sauvage et téméraire et, ironie du sort, grâce au soutien du journaliste Hugo Vitrani ils se retrouvent en octobre dernier dans l'une des friches les plus chics de Paris : le Palais de Tokyo, bâtiment monumental construit en 1937. Au sous-sol, plus de 9 000 mètres carrés y ont été aménagés en centre d'art contemporain. John Giorno, impressionné par le travail réalisé dans le Mausolée, invite Lek & Sowat à réaliser avec lui deux collaborations, actuellement visibles au-sous sol du Palais.


Portrait de John Giorno © Hugo Vitrani


John Giorno est un poète et artiste performer américain né à New York en 1936, comptait parmi ses proches Warhol et Burroughs et est un représentant de la Beat Generation. Sowat a accepté de nous en dire plus sur leur aventure unique.

FC : Comment s'est passée la collaboration avec John Giorno ? 

De manière très spontanée. Alors qu'on avait une image un peu froide et austère du monde de l'art contemporain et du palais de Tokyo en particulier, Giorno nous a accueilli à bras ouverts. Il était partant pour tout ce qu'on lui proposait, hyper enthousiaste et encourageant. Il a mis au point il y a quelques années un système où il fait imprimer des grandes lettres adhésives qu'il fait coller sur des murs. Des étudiants des Beaux-Arts sont alors chargés de saturer ces murs à l'aérosol. Les lettres adhésives sont ensuite retirées, révélant le titre de ses poèmes en négatif. 


© Chrixcel


Suivant les conseils d'Hugo Vitrani (qui nous a aidé sur les deux plans), Jean de Loisy a proposé à Giorno que ce soient des "graffeurs" qui s'occupent de peindre ces murs cette fois-ci et il a accepté qu'on s'en charge. 


Sowat © Thias


Plutôt que d'obséder sur le fait qu'on allait se faire toyer - il s'agissait quand même de peindre deux fresques qui seraient recouvertes de typos blanches - on s'est alors demandé comment faire pour que les murs ressemblent à des compositions à 6 mains, que ce soit une collaboration et pas une simple commande de "fonds". Pour le reste, on a eu la chance que le Palais nous fasse confiance puisqu'on ne nous a pas demandé de pré-projet, ni d'esquisse, rien. On était libre de faire ce qu'on voulait.


© Hugo Vitrani


Pour prendre le contre-pied de l'image que les gens peuvent avoir du graffiti, ou du moins de son esthétique, on a choisi de peindre le premier mur (Just say no to family values) à l'acrylique et au rouleau, sans utiliser d'aérosol, de lettre ni de couleur vive. Pour le second (A hurricane in a drop of cum), comme le palais se plaignait des tags qui apparaissent un peu partout sur le bâtiment, on trouvait ça intéressant de partir d'une composition de tags justement, tracés à l'astro fatcap, en se disant qu'en plus ce n'était pas le genre d'outil que leurs artistes "traditionnels" utilisent. Une fois les lettres décollées, on a mis de côté celles du "Just say no to family values", et quelques jours avant le vernissage, on est allés les coller avec l'aide de Dem189 sur un mur de l'autre côté de la Seine, pile en face du palais, sans demander l'autorisation à personne. On n’était pas sûrs de comment Giorno réagirait à l'idée qu'on détourne son travail mais heureusement, il a adoré, ou en tout cas, c'est ce qu'il a eu la politesse de nous dire. 


© Hugo Vitrani


Dans le prolongement de leur intervention, les deux graffeurs, avec Dem189, ont investi les entrailles du Palais et invité une trentaine d’artistes de la scène graffiti à s’exprimer sur les murs avec des matériaux récupérés dans les stocks de l’institution. 


© Marc L.

En plus de ceux qui ont investi le Mausolée, ont participé : AlëxOne, Azyle, Babs, Cokney, Dran, Horfé, Rizote, Velvet, Zoer, The Spaghettist, Alzo, BadHypnoz, Bore, Boris, Cyriak, Demon, Dras, Emoy, Gomer, Iné, Kéboy, Keno, Kence, Meko, Next, Nibor, Ogre, Peams, Rusty, Saeyo, Sindé, Sirius, Smoe, Soda, Teurk, Wo, Xaby…  


© Marc L.


FC : Peux-tu nous raconter comment l'aventure graphique s'est prolongée jusque dans les entrailles du Palais ?

Il y avait une espèce d'accord tacite entre le palais et nous, qui voulait que si le 1er plan se passait bien, on pourrait investir une de leurs issues de secours. Quand ils nous ont donné le feu vert, on s'est assis avec Lek et Hugo Vitrani pour réfléchir à ce qui pourrait être pertinent de faire dans une institution. Du début, on savait qu'on ne voulait pas garder le plan pour nous, qu'on voulait en faire quelque chose de collectif, sans répéter exactement ce qu'on venait de faire sur "Mausolée".


L'Outsider, Rizot, Sowat, Lek, Dem189, Azyle © Marc L.


Une chose nous a frappés les premières fois qu'on est allés là-bas. Au dessus de l'entrée administrative, la vidéo des pussy riots tournait en boucle toute la journée, par soutien j'imagine, mais aussi sans doute pour rappeler au personnel du palais que l'Art peut être synonyme de danger. Ce qui nous a fait sourire. Pas besoin d'aller jusqu'à Moscou pour trouver des "martyrs" tombés au nom de leur art. On a commencé à se dire que ça pourrait être intéressant de faire venir ceux qui dans notre mouvement, ont de réels problèmes avec la loi, ceux qui risquent des centaines de milliers d'euros d'amendes, voire plus, pour leur pratique. En un mot, des trainistes. Pas n'importe lesquels bien sûr, mais ceux dont nous nous sentions proches artistiquement, avec lesquels ça pourrait fonctionner de créer quelque chose.


L'outsider, Dem189, Lek, Sowat, Rizot, Swiz, Velvet & Zoer © Marc L.


Ensuite, parce qu'il ne s'agissait pas non plus d'organiser une exposition de "trainistes" (vu le cadre et qu’on ne l'est pas nous-mêmes) mais d'essayer de montrer notre vision de la variété créative du mouvement, on a cherché à faire venir des représentants de ce qu'on pense être les autres principales chapelles du graffiti français, à savoir ceux qui peignent dans la rue comme ceux qui s'expriment dans les friches et les terrains vierges. Enfin, on a aussi voulu inviter des personnes avec un travail plus poétique, plus illustratif et fragile, des gens plus proches des graffitis de cages d'escaliers que des dépôts de train. 


Horphée © Thias


L'idée n'était pas juste de rassembler des "Graffeurs" mais de travailler avec une certaine école du Graffiti, d'essayer de réunir des bras cassés, des expérimentateurs, des personnes qui ont tourné le dos aux canons du graffiti traditionnel pour faire autre chose, développer leur propre style, bon ou mauvais. 


Velvet, Zoer, The Spaghettist - © Marc L.


C'est en ce sens qu'il s'agit autant d’une exposition de dessin, d’illustration, de peinture voire d’art contemporain, que de graffiti (autant que ça puisse s'exposer, "le graffiti"). Après, on ne prétend pas avoir été exhaustifs ni représentatifs. On a fait ce qu'on a pu avec le temps, l'espace et les moyens qui nous étaient impartis, mettant en commun nos carnets d'adresses et nos envies avec Lek, Dem189 et Hugo Vitrani.


Baps, Dem189, Lek & Sowat © Neibor Reiluos


Pour ce qui est du côté visuel, à mesure que le projet avançait, on voulait créer quelque chose d'immersif, qu'il y en ait partout, que les gens aient l'impression de "rentrer" dans quelque chose de graphique et violent mais qu'en même temps, ils puissent s’arrêter sur les "détails", des finesses, qu'il y ait un équilibre entre le macro et le micro. 


Dem189 © Thias


Pour cela, Lek a utilisé les lignes de force du bâtiment pour diviser l'espace en 3 zones et créer un cheminement, de la lumière vers l'obscurité. Vers la première cage d'escalier, on a concentré tout ce qui était illustratif en demandant aux gens de travailler avec des outils archaïques : craie, crayons, mine de plomb, plâtre, pastels, ce genre de choses. 


Dem 189, Velvet & Zoer © Marc L.


Vers la seconde cage d'escalier, hormis le billet de 500 euros de Rizot, on a opté pour des outils plus "durs" (aérosols, extincteurs, rouleaux...) et des couleurs communes (noir, blanc, rouge et valeurs de gris), inspirées du code couleur de la sécurité. 


© Marc L.


On a divisé l'espace en aplats pour que les invités disposent chacun de leur zone, puis Lek et Dem189 ont cherché à unifier le travail de tout le monde, à faire le lien entre chaque peinture, quitte à recouvrir et faire disparaître des pans entiers de mur.    


Azyle © Marc L.


Enfin, même si on était pas sûr qu'il accepte de venir, on voulait que tout cela conduise vers la zone d'Azyle qui, bien qu'il ait une démarche fondamentalement différente de la notre, symbolise à lui seul cette esthétique de la saturation et du recouvrement.

FC : Y avait-il un budget prévu pour cette performance ? 

Non. Du début, le deal était clair : Il n'y avait pas de budget mais en échange, on nous donnait les "clés" d'un espace et la liberté de le gérer comme on voulait, ce qui à ma connaissance n'arrive jamais dans une institution. Normalement, ce genre de plan prend une éternité à monter, il y a des dossiers à préparer, un commissaire d'exposition, des enjeux de pouvoir entre les curateurs, des comités de direction qui valident ou non la liste d'invités, un chef de sécurité qui contrôle le matériel etc. Bref, c'est beaucoup plus cadré. Là tout s'est fait très vite puisqu'on a eu un peu moins de six semaines entre les premiers coups de balais et le vernissage.


Dran & Rizot © Marc L.


Tous les gens qui sont venus peindre dans la zone l'ont fait à leur frais, en ramenant leur propre matériel. On n’avait même pas de quoi leur offrir un sandwich ou un café. Ceux qui sont venus de province ont payé leurs billets pour rejoindre Paris et dormir sur des canapés (Merci Dem). Sans cet état d'esprit, rien de tout cela n'aurait pu avoir lieu. Après, dans les faits, les choses ont fini par se passer différemment. À force de nous voir trimer comme des bêtes, les techniciens du palais et notre chargée de prod (Merci Caro) ont commencé à nous filer des coups de mains, à nous prêter des échelles et des échafaudages, des pots de peinture, à réparer les lumières défectueuses, installer des néons etc. Enfin, au bout de quelques semaines, alors qu'ils n'avaient plus à le faire, la direction a fini par revenir en arrière et nous annoncer qu'ils compenseraient un poil plus que les frais qu'on avait pris en charge jusque-là.


La première cage d'escalier © Chrixcel


FC :   Quelles étaient les contraintes imposées par le Palais de Tokyo ?

Comme il s'agit d'une issue de secours, les contraintes que le Palais nous a imposées étaient en partie liées aux normes de sécurité. Pas plus de 19 personnes dans la zone en même temps, interdiction de monter un échafaudage, de faire des installations qui encombrent le passage en cas d'incendie, obligation d'utiliser des matériaux ignifugés, ce genre de chose. C'est en partie par rapport à ces contraintes et à l'impossibilité de faire des installations, qu'on a décidé de tout peindre, du sol au plafond, d'autant qu'au départ, ils pensaient que le projet ne resterait en place que deux ou trois mois. En remplissant chaque centimètre carré de l'espace, on espérait les décourager de tout repeindre en blanc trop vite.


Brusk, Dran & Jaw © Marc L.


Après, ils souhaitaient nous imposer d'autres petites choses avec lesquelles ont s'est amusé. On n’était pas censé peindre la première cage d'escalier, celle où il y a tous les tags et la composition de Velvet, Zoer et Seth. On ne devait pas toucher les trois murs fraîchement repeints en blanc à l'entrée, là ou Cockney a légèrement débordé avec son encre rouge et Honda des Trbdsgn est venu coller le nom des participants. On ne devait pas peindre les portes de la zone non plus, mais on a trouvé une astuce pour qu'Azyle et Bom.k puissent le faire quand même et ainsi de suite... Mais bon, dans l'ensemble, tout ça était assez bon enfant. Encore une fois, alors qu'on était dans une institution, on a été libre de faire ce qu'on voulait, d'aller et venir à n'importe qu'elle heure de la journée, de faire rentrer qui on voulait, avec le matériel qu'on voulait, ce qui finalement était le plus important.


Bom.K & Sowat © Chrixcel


FC : Que penses-tu des critiques visant à dire que ce genre d'intervention, en milieu plus codifié qu'urbain, contribue à « enterrer le graffiti » ?

Ça dépend desquelles. C'est sûr qu'à priori, il y a un monde entre des initiatives comme "Art in the Street" au MOCA ou "Le Tag au grand Palais". Tout dépend de qui organise et de ce qui est montré. Après, si c'est pour dire que "le Graffiti" ne s'expose pas, que c'est un art spontané qui ne s'épanouit que dans l'interdit, le vandalisme, on peut en discuter pendant des heures. Par contre, si c'est pour dire que des artistes issus du Graffiti n'ont pas le droit d'aller travailler dans une institution (ou en galerie), c’en est presque comique. Qui peut dire à un graffeur où il a le droit d'aller peindre ou non ?


Wxyz © Chrixcel


En ce qui nous concerne, même si c'est de bonne guerre et qu'on aurait pu dire le même genre de chose à 15 ans, ça me parait absurde. D'abord, ce serait nous prêter trop de pouvoir. L'exposition est gratuite, il n'y a que des murs à voir, pas de toile à vendre ni d'intermédiaire... Mais on est peut être trop proche du projet pour le voir objectivement et les gens ont le droit de penser ce qu’ils veulent. Et tout ce qu'on pourra dire sera retenu contre nous. La bonne nouvelle c'est que si ce genre d'intervention contribue effectivement à "enterrer le Graffiti", alors on a fait ça dans les règles : on lui a déjà construit un Mausolée.


Velvet, Zoer & Dem189 © Chrixcel


FC : Un dernier mot ?

Nous n'avons pas eu le temps ni l'occasion de leur répéter assez, mais un grand merci à Nibor Reiluos pour nous avoir suivis avec son appareil photo pendant ces 5 semaines, merci à Jean de Loisy, Jean Baptiste de Beauvais, Caroline Laurent, Émeline Delaunay, Pascale Cayla, Sylvain Bourmeau et Fabrice Bousteau sans qui rien de tout cela n'aurait été possible.


Toutes ces peintures restent visibles jusqu'en septembre 2013 au Palais de Tokyo, 13 avenue du Président Wilson - 75016 Paris.

Il va falloir désormais compter Lek & Sowat dans la sphère de l'art contemporain ! Prochaine étape : une conférence avec Jacques Villéglé au Centre Pompidou le 7 février prochain...

 

Edit : le lien de la captation du 7 février ici.


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