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kashink l'atypique

       

Par Sophia Fatcap |  Publié le Vendredi 10 Avril 2015.

Si Frida Kahlo était une graffeuse, elle s'appelerait Kashink. Cette artiste parisienne a développé un style très personnel entre influence rock et artisanat mexicain.

Bonjour Kashink, peux-tu te présenter ?

Maeva, alias Kashink j'ai 30 ans et je graffe depuis 5 ans.

Kashink en pleine action


Tu as commencé sur le tard...

Oui. Après le bac, je voulais faire une école d'art mais j'ai raté le concours. Par contre j'ai été prise au CELSA, une école de com' très sélective. Donc j'ai fait 4 ans d'études et j'ai travaillé ensuite 4 ans dans les ressources humaines pour accompagner les reconversions professionnelles. Je me suis retrouvée dans un contexte d'entreprise – relation avec les collègues, horaires de bureau, etc...- qui ne me convenait pas du tout. A force, j'ai fini par me dire que moi aussi je devrais me reconvertir. J'ai fait une formation de peintre en décor.
Maintenant je suis donc peintre en décor et je travaille à la fois pour le spectacle (Opéra de Paris), le cinéma, pour des hôtels, restaurants, des monuments et aussi des particuliers.


Et comment est venu le graff dans tout cela ?

Quand j'ai commencé la peinture, j'utilisais déjà des bombes pour faire mes fonds, des effets de matière, de coulure, de crachottis etc... Comme tout le monde, j'avais des potes au lycée qui graffaient. J'avais essayé un petit peu avec eux mais je trouvais que c'était un outil difficile à manier, ça m’impressionnait. Je me suis vraiment lancé il y a 5 ans et je me suis rendu compte que, finalement, à force de pratique, on progresse assez vite. C'était génial parce que, assez rapidement, je pouvais arriver à des résultats qui me convenaient. Je suis contente aussi parce qu'avec le temps je me suis améliorée. Mais du coup, j'aime bien me fixer un petit challenge à chaque fois: peindre un truc super grand, ou faire des détails différents.

 

 

Pour revenir à mes débuts, je trouvais le graffiti esthétiquement très attirant. Je pense que si je n'ai pas passé le cap à l'époque c'est parce que je ne m'étais pas reconnue en terme de style graphique dans ce que je voyais. Je trouvais ça mortel comme forme d'art mais ce n'est pas quelque chose que je me voyais faire. Pourtant il y avait à l'époque des gens comme les BBC, mais que j'ai découvert après,  qui faisaient des trucs graphiquement très intéressants. HONET aussi. Bon c'est un classique mais c'est un des premiers mecs que j'ai découvert qui faisait des lettres hyper simples, hyper dépouillées. Pas de 3D, pas d'effets compliqués dans les remplissages – des traits simples mais qui percutent.  Il faisait aussi des personnages hyper graphiques qui m'attiraient énormément. Et puis en plus il y avait un « background » rock n' roll derrière tout ça qui me parlait beaucoup. J'ai commencé à me dire « ah ben tiens le graffiti c'est pas que des lettres, des wildstyles ou des flops », ou des choses qui sont à la longue un peu répétitives. Maintenant, il y a des gens qui font des lettres très différentes de ce qu'on a l'habitude de voir en graffiti et moi c'est ce qui m'intéresse le plus.

 

 

HONET

 


Musicalement tes influences sont plutôt rock n' roll, alors ?

J'ai eu plein d'influences différentes, mais dans l’ensemble je suis plutôt rock à la base. J'ai été punk, j'ai été métalleuse. J'ai eu énormément d'activités très différentes les unes des autres. A la fois j'étais violoniste, je jouais dans des orchestres classiques et de l'autre côté j'ai chanté dans des groupes de hardcore. J'ai fait de la danse classique et aussi du flamenco. J'ai aussi toujours écouté beaucoup de rap. J'ai eu une éducation où on m'a poussé à aller vers d'autres horizons. Du coup c'était difficile pour moi de me caser dans une catégorie; mais quand je me suis mise au graffiti j'étais riche de toutes ces influences là.


Comment s'est passée ton entrée dans le monde du graffiti ?

J'étais dans une dynamique où j'avais envie de faire mon propre truc. Si les gens s'intéressaient à moi et aimaient bien ce que je faisais c'était cool, mais si ce n'était pas le cas, ils n'avaient qu'à rester en dehors de ma vie. Quand tu ne cherches pas l'approbation ou la reconnaissance à tout prix, soit les gens te laissent tranquille, soit ils viennent d'eux-mêmes vers toi. Moi, c'est ce qui m'est arrivé.

C'est quelque chose que je dis souvent mais j'aime bien en parler parce que c'est important: Je me suis mise au graffiti à 25 ans. Je n'étais donc pas toute jeune; j'avais déjà une expérience de vie, une  personnalité. J'avais une idée plus précise qu'à 15 ans sur ce que j'avais envie de faire de ma vie et quelles étaient mes priorités. Cela m'a aidé à me détacher de toute pression.

 

Kashink et SETH


Y compris en tant que fille, tu n'as pas cherché à faire mieux que les mecs ?

On me demande souvent si ce n'est pas trop dur d'être une fille dans le graffiti. Pour moi, pas du tout. Parce que je n'ai pas cherché à me faire accepter comme la fille qui fait ci ou ça. J'avais déjà une expérience dans un milieu macho masculin underground et un peu « secret », comparable au graffiti, qui est le hardcore metal. C'est une scène dans laquelle j'ai évolué pendant quelques années à mon arrivée à Paris en 98. J'étais même straight-edge. Je compare souvent les deux milieux parce qu'il y a beaucoup de points en commun. Déjà il y a un jargon, une manière de « danser » très codifiée où les mecs se balancent des coups de pied retournés, font des moulinets avec leur bras, etc... Ce qui fait que quand  tu ne connais pas, tu flippes. Il y a aussi le coté société secrète, underground où tout le monde se connait, tout le monde « ragotte » sur tout le monde. L’existence de crews aussi. Pas mal de gens dans le hardcore sont assez liés au mouvement hip hop. Certains font du graffiti. Donc les deux milieux sont très connectés. Et puis évidemment il y a une majorité de mecs qui ont besoin de se prouver quelque chose. J'avais déjà donné dans le milieu « straight » – je suis arrivée là-dedans j'avais 17 ans et moi aussi une envie de me prouver quelque chose. En débarquant dans le graffiti, j'étais presque en terrain connu.


Ce recul tu l'as eu après coup ou l'analogie t'es apparu évidente dès le départ ?

Tout de suite. Parce que je me suis retrouvée dans des situations identiques. Par exemple, passer des soirées entières à débattre pour savoir « qui sont les vrais ? » Je pouvais remplacer le mot « graffiti » par le mot « hardcore », les discussions étaient les mêmes. Dans le hardcore, il y avait quand même plus d'acceptation de nouveaux mouvements. Dans le graff, je me suis tapée des soirées où on m'expliquait que ce que je faisais n'était absolument pas du graffiti, que je ne devais surtout pas dire que je faisais du graff, parce que je n'avais pas fait de trains, de métros, pas fait de ci, pas fait de ça.
 


C'est une position que tu comprends quand même ?

C'est un débat complexe au sujet duquel je me suis déjà bien pris la tête avec pleins de gens. En même temps je n'ai pas la prétention de définir quoi que ce soit. Ce qu'est le graffiti, le street art, etc... Au contraire je préfère brouiller les pistes. Effectivement il y a des gens qui sont dans le milieu qui me disent que ce que je fais ce n'est pas du graffiti et je comprends tout à fait leur point de vue. Et il y en a d'autres pour qui la question ne se pose même pas.
Quand tu vas au cœur du sujet c'est juste des traits que tu fais avec un outil sur un support. Que ce soit une toile, un mur, n'importe quoi. Alors tu pourrais très bien utiliser des pinceaux pour faire un flop dans la rue et tu fais du graffiti. D'un autre côté, je vais faire à la bombe des personnages et je ne fais pas de graffiti ? C'est spécial. Ce n'est pas l'outil qui définit le truc, ni le trait. Pour moi, le graffiti c'est une démarche.


Tu préfères qu'on te définisse comment finalement ?

Cela m'est égal. Que les gens disent que je suis street artiste ou graffeuse ou peintre ou je ne sais quoi. Avant tout je suis peintre parce que c'est par la peinture que j'ai commencée – ce n'est pas comme si j'avais commencé par faire des tags et du graff avant de me mettre à peindre sur toile ou à dessiner. Il y a une période où j'ai fait beaucoup de stickers avant de peindre à la bombe, donc finalement j'ai commencé par le street art. Je taggais sur des stickers – et je posais déjà Kashink.

 


 

 




D'où vient ce nom d'ailleurs, Kashink ?

Cela vient de mon goût pour les comics books. Dans mon style ça se voit car j'ai un style graphique qui peut faire penser à  des personnages de BD. Il y a souvent des onomatopées dans les BD. Des BANG, KABOOM, CLAK. Et des KASHINK. En plus à l'époque où j'ai commencé à l'utiliser, je m'intéressais au tatouage. Donc ça avait un sens de m'appeler Kash-Ink (ink veut dire encre en anglais, NDLR).

Au départ, c'était plus un concept, une idée de ce que j'avais envie de créer. Je le voyais plus comme  une sorte d'univers personnel que comme un pseudonyme que je voulais porter. Un adjectif qui déterminerait quelque chose de rock n' roll, de féminin, et de fort dans le sens 'couillu'. Et de créatif aussi. Influencé à la fois par des styles rock n' roll et hip hop. Ça résumait un petit peu une manière d'être qui était la mienne évidemment et que j'avais envie de partager avec d'autres gens qui était dans le même délire que moi.

 

Kashink, la femme à la moustache.


Et la moustache ?

Je la porte systématiquement à mes vernissages et de plus en plus dans la rue. L’objectif pour moi est, encore une fois, de brouiller les pistes. Par rapport à ma condition de femme dans un milieu très masculin. J'aime bien être à contre point du glamour parce que je trouve que porter une moustache n'empêche pas d'être jolie. Je peux en même temps porter du rouge à lèvre. Et puis, pourquoi pourrait-on se dessiner deux traits d'eye-liner sous les yeux et pas au dessus des lèvres ? Si la mode c'était de se dessiner une moustache, on ne se poserait pas de question. C'est aussi en réaction à ce côté absurde et ultra-normé du maquillage.


Est-ce que le fait d'être une femme dans un milieu d'hommes te pousse à avoir un discours féministe ? Tu parlais de cette question qu'on te pose souvent « alors c'est pas trop dur d'être un fille ? »

Je n'ai pas vraiment de discours féministe. C'est plutôt un discours sur une société qui fonctionne avec des règles et des normes qui ne me conviennent pas toutes. Je passe mon temps à rencontrer des femmes et des jeunes filles  et à les inciter à vivre leurs passions, à se développer en tant qu’individu. Parce que la richesse que cela apporte surpassera toujours une taille 36 ou des nichons en plastique. Pour les hommes, c’est acquis: ils font des expositions, ont des toiles dans les musées. On ne leur demande pas « ça fait quoi d'être un homme? » Etre une femme ce n'est pas appartenir à une minorité. Je ne veux pas me définir en tant que graffeuse femme. Je veux me définir comme peintre, ce qui est neutre comme mot. Cela me gêne de définir tout par mon genre.

Pour revenir à cette question de la difficulté d'être une femme dans le graffiti, j'ai l'impression qu'il y a cette curiosité un peu malsaine, où on attend de moi que je réponde « ah ben oui, c'est vachement dur! » Alors que non! Je n'ai encore jamais reçu de remarque misogyne dans ce milieu.


Tu as beaucoup voyagé, je crois. Est-ce qu'il y a des pays qui t'ont particulièrement marqué ?

Il y a deux voyages qui m'ont beaucoup marqué. Le premier c'est le pèlerinage de St Jacques de Compostelle.  Ce n’était pas du tout dans un but spirituel, et ça s’est révélé être plus que ce que je pensais. C’est le genre d'expérience dont tu retires les fruits bien après.
L'autre voyage important, c'est le Mexique; un pays où je rêvais d'aller. Quand je me suis mise à peindre, ma grande influence était Frida Kahlo. J'adore les portraits, même en photo. J'en ai beaucoup peint. Je suis allée dans sa maison (casa azul). Tu vois son lit, son miroir, son atelier. J'étais bouleversé. Sa peinture me parle tellement. J'avais obtenu un financement pour aller rencontrer des artisans mexicains sur le thème de l'ex-voto. Cela m'a permis de rencontrer beaucoup d'artisans, de me familiariser avec leurs techniques. J'ai une grande passion pour les métiers de savoir-faire, bijoutier, ébéniste,...



Les deux Fridas de Frida Kahlo


Ton travail est clairement influencé par l'artisanat d’art. Est-ce que tu rapportes des objets de tes voyages ?

Oh que oui! J'ai énormément d'objets chez moi, et je voyage beaucoup. Quand tu arrives à choper un trait, tu te rends compte qu'avec un peu de créativité tu peux vite t'exprimer sur cette base là. Par exemple les masques mexicains de catch ont été à la base de plusieurs de mes personnages, de même que les têtes de mort du jour des morts. Mais il faut bien capter la technique de départ.  Par exemple, dans l'artisanat slave ce sont souvent des lignes très simples, des à plats de couleurs, des contours très gros pas forcément hyper bien réalisés. Ce coté « pop » me plait beaucoup. Il y a aussi cette idée de maîtrise : même si c'est le seul truc que je sais faire, à force de répétition, je le maîtrise complètement.


Là aussi on pourrait faire une analogie avec le graff, sur la technique cette fois...?

C'est vrai, je n'y avais pas pensé comme cela. J'avais déjà fait un parallèle entre artisanat et graffiti parce que je trouve qu'encore une fois en terme de milieu, il y a pas mal de choses qui se recoupent. Le compagnonnage, les clans, le jargon. Mais c'est vrai qu'il y a ces techniques très codifiés – et dans la répétition on retrouve cet aspect artisanal. Après quand tu passes sur toile, c'est autre chose. Tu ne peux pas rester sur le même truc tout le temps. Surtout quand tu vas le proposer dans un milieu artistique qui est habitué à voir toutes sortes de choses.

 


Amulette mexicaine représentant une tête de mort et grafffiti de Kashink


Justement, tu as déjà beaucoup exposé pour une jeune artiste.

J'avais déjà pas mal exposé avant de commencer le graff. Du coup quand j'ai eu ma première exposition plus « street art », je savais déjà comment m'organiser. Je me suis beaucoup bougée aussi. Ce qui est bien à Paris c'est qu'il y a beaucoup de lieux en demande, les bars notamment. L'avantage est que tu as beaucoup plus de liberté que dans une galerie. Mais si tu exposes dans des galeries, on te prend beaucoup plus au sérieux.



 

Où est-ce qu'on pourra te voir prochainement ?

J’ai plusieurs expositions en ce moment ; dont une à la galerie 13 avec deux autres atistes ANIS et SNEZ. Elle se termine le 9 avril. Il y en a deux autres qui débutent ces jours-ci. Une exposition avec EMA à la galerie Voskel et une expo solo en Suisse.

Le mot de la fin ?

Ne jamais arrêter de créer, d'expérimenter, d'essayer de nouveaux trucs, voilà mon programme!
 

 

Propos recueillis par Sophia Aït Kaci

Infos utiles
Du 9 Mars au 9 Avril 2011 : « Buena Onda » avec ANIS et SNEZ - Galerie Ligne 13, Paris 17è
Du 02 au 23 Avril 2011 : « Life is a gamble », solo show - Galerie La Grille, Suisse
Du 05 Avril au  21 Mai 2011 : « Wild Cats & Teddy Boys » avec EMA – Galerie Voskel, Paris 11è

 

 

 



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