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Interview Jaime Pugin

       

Par Anissa |  Publié le Lundi 15 Décembre 2014.

On vous le présentait il y quelques mois, entretien avec l'artiste pluridisciplinaire Jaime Pugin et son "Graffiti sculptural".

FatCap : Qui es-tu Jaime Pugin, et d'où viens-tu ?

Jaime Pugin : Je suis né au Chili. On a émigré avec mes parents en 1989, on vit maintenant depuis 26 ans en Belgique. Nous avons quitté notre pays essentiellement pour fuir les difficultés économiques liées à la dictature.

FC : Quel est ton parcours artistique ? Comment es-tu arrivé à la sculpture ?

JP : Depuis que je suis enfant, au Chili, j'ai toujours été dans le milieu artistique. Petit je faisais déjà de la sculpture, en quelque sorte. On n’avait pas beaucoup de moyen, donc c'était avec du carton, tout ce qu'on pouvait trouver dans la rue pour nous fabriquer des jouets. Nous sommes cinq frères, ils sont eux aussi très créatifs dans différents domaines. Plus jeune, je copiais les dessins d'un de mes frères et par la suite j'ai développé mon propre esprit créatif. J'ai toujours aimé dessiner et peindre. J'ai commencé le graffiti vers l'âge de 12 ans, je n'étais pas dans de grands crews actifs, mais dans des petits crews locaux. Le graff pour moi c'était donc dans la rue, mais j'avais aussi des contrats de temps en temps avec des écoles ou des particuliers.


"Hope" © Jaime Pugin


Ensuite j'ai fait les beaux-arts, et c'est là que j'ai découvert la sculpture. J'ai toujours été attiré par les volumes, mais j'ai découvert la sculpture un peu par hasard, on travaillait sur du Ytong. Dès le premier coup de ciseau, je me suis dit : ça c'est mon truc ! En continuant, j'ai commencé par du figuratif, des visages un peu caricaturaux. À ce moment-là, je me suis dit que plus tard, je ferais du graffiti sculptural. Entre ce moment-là et ma première pièce, "Hope", il a fallu 10 ans.

FC : Dix ans ?!

JP : Oui ! Parce que je n’avais pas les techniques, je n'avais pas de connaissances du bois. J'ai toujours su que je voulais faire ça, mais je ne savais pas encore quels matériaux et comment m'y prendre. Au départ je suis passé du Ytong au bois, en réalisant du figuratif. C'était compliqué car il y avait l'école, puis le travail, j'ai aussi beaucoup voyagé, donc je n'avais pas trop le temps pour m'exercer. Mais je n'ai pas lâché l'affaire ! ! J'ai fait une formation en ébénisterie, de 3 ans. J'ai appris toutes les bases, les techniques. Je voulais obtenir plus de connaissances sur le bois, cette formation m'a ouvert les portes du métier d'ébéniste et à côté je pouvais réaliser mes premières pièces.  J'avais l'objectif de revenir à la sculpture. Après ma première pièce, je n'avais plus aucuns doutes. J'étais lancé.


© Jaime Pugin


FC : Tu as donc mêlé harmonieusement deux arts : le lettrage du graffiti et le travail du bois. Comment est venue cette association ? Et pourquoi ce choix ?

JP : Au début je voulais travailler sur pierre, mais c'était un peu compliqué niveau technique. Et je pense que ça ne m'aurais pas convenu finalement. En découvrant le bois, un peu par hasard, en testant sur du cerisier en autodidacte, j'ai eu le plaisir du bois, je suis tombé amoureux ! Et je me suis dit, mes graffs je vais les faire en bois. D'où ma formation, pour mieux connaître la matière. On a tendance à l'oublier, le bois est une matière vivante, qui propose beaucoup de couleurs, pas autant qu'avec le graff, ce n’est pas aussi "flashy", mais il y a quand même une belle palette de couleurs. J'allais donc pouvoir travailler avec différentes essences de bois et l'association s'est faite naturellement. J'aime le bois, je voulais faire du graffiti sculptural. Je tiens essentiellement à faire du lettrage, car je viens du graffiti, c'est une passion que j'ai découvert très tôt.

FC : En quoi consiste ton travail ? Quelle est ta technique ?

JP : Dans tous mes graffs, c'est un mot différent à chaque fois, car je veux faire passer un message. Je tiens aussi aux pièces uniques, je ne veux pas rentrer dans la réalisation de série...

Je commence toujours par la recherche du mot, c'est le plus important pour moi, c'est pourquoi je passe pas mal de temps là-dessus. Pour transmettre quelque chose d'important, il faut en amont bien réfléchir pour sélectionner son mot, ça a beaucoup de signification pour moi. S'il n'y a pas de mot, je ne peux pas commencer. Ensuite, je cherche une ligne, en lettrage (graff) pour trouver le mouvement général de ma pièce, que je retravaille en dessin par la suite, sur papier en "3D" (reliefs, épaisseurs...), et c'est seulement après que je passe au dégrossissage de mes pièces en bois.


© Jaime Pugin


FC : Tu parles de "graffiti sculptural". Comment définir ton style selon-toi ?

JP : C'est difficile à dire, car on ne peut plus dire que c'est véritablement du graffiti. Le graffiti c'est essentiellement de la peinture sur mur, du lettrage... On en est plus là, vu qu'il s'agit de sculpture. Mon travail vient du graffiti, car il représente des lettres... Je dirais "sculpture calligraphique" ou "graffiti sculptural", quelque chose comme ça.

FC : Tu ne veux peut-être pas donner une étiquette à ce que tu fais, mais souhaites-tu absolument conserver le terme "graffiti" pour désigner tes œuvres ?

JP : Oui, est-ce que c'est vraiment nécessaire de donner absolument un NOM, le travail parle de lui-même. Mais, oui, je souhaite garder le terme "graffiti". Mes croquis en dessin, c'est purement du graffiti. Avant de passer à la sculpture je réalise un graffiti et ce sont des mots différents qui sont écrits. Plus jeune, même en graffiti, je signais avec mon nom de graffeur, mais le graff en lui-même était un mot toujours différent, car je voulais parler de différentes choses.

FC : Tu es donc issu du graffiti. Peux-tu nous parler de tes expériences, tu en retiens quoi ?

JP : C'était une période très excitante. On peut dire que le hardcore illégal était un moment particulier. Cette époque est révolue aujourd'hui, mais j'en garde de très bons souvenirs. Plus jeune, je n'étais pas des plus actifs dans la rue et je réalisais aussi des choses chez des particuliers, des écoles... J'aimais beaucoup le contact avec les gens et ça me permettait d'obtenir des bombes !


© Jaime Pugin


FC : Que représente le graffiti selon-toi aujourd'hui ?

JP : La liberté de création ! Je n'aime pas tout dans le graff, mais je suis très fan en général, surtout des belles fresques, bien travaillées.

FC : Ta vision a-t-elle changée avec le temps ?

JP : Non, ma vision n'a pas changé avec le temps. ça me plait de voir du graff, des fresques. Ça me démange même ! Mais en ce qui me concerne, pour le moment je me concentre sur la sculpture. Je me suis plus découvert en tant que sculpteur, ça me plait plus que le graff, en termes de technique. En tout cas le graffiti, ça ne change pas, je prends toujours des claques ! Je reviens de New York, j'ai pris plein de photos, ça me parle toujours autant. 

FC : Dans quelle direction veux-tu faire évoluer ton style ?

JP : J'ai beaucoup d'idées pour la suite, mais y'a du travail avant ça. J'ai envie de m'agrandir, faire du monumental, avec des œuvres en extérieur et imposantes. Mais il faut régler des problèmes techniques, c'est assez complexe, sur les épaisseurs du bois, le bois en lui-même... Donc je m’agrandis petit à petit pour l'instant et je varie les bois. Je souhaite aussi mettre du figuratif dans mes lettrages.


© Jaime Pugin


FC : Une question bête ! C'est compliqué de trouver du bois ?

JP : C'est compliqué, oui ! Et puis faut s'adapter au marché, aux épaisseurs standard qui existe ici. Pour faire un meuble par exemple, c'est moins compliqué. Pour faire ce que je fais, j'ai besoin d'épaisseur et en plus le bois c'est vivant, ça bouge, ça éclate... il faut bien s'y connaître.

FC : Comment s'est passée ta première expo en Belgique ?

JP : Ça s'est très bien passé. C'était flatteur, je n’ai pas eu de retour négatif. Les gens trouvaient ça inédit, ça a donc beaucoup plu, il y a eu de belles ventes.


© Jaime Pugin


FC : Comment les gens réagissaient devant ton travail ? Est-ce qu'ils arrivent à déceler cette influence graff et tes mots ?

JP : Certains oui. D'autres demandaient ce que c'était, donc j'expliquais que c'est issue du graff. Ils me répondaient qu’ils voyaient bien des lettres. Et lorsque j'expliquais que chaque sculpture est un mot, les gens étaient encore plus surpris qu'il y ait un message.

FC : Comme s’ils voyaient une double performance ?

JP : Oui, exactement. Certains parlaient d’œuvres abstraites, alors j'expliquais que ce n'est pas du tout le cas. Tout le monde y voit ce qu'il veut, mais je tiens à préciser  que c'est un mot et c'est un travail de lettrage.


© Jaime Pugin

FC : Des projets ? Autres que le bois ?

JP : Pour le moment non, car j'ai beaucoup de travail. Je prépare une prochaine exposition en Belgique et une autre pour New York. Revenir à la peinture, pour l'instant ce n’est pas au programme, mais ce n’est pas exclu. Je dessine toujours, ce que je fais aujourd'hui c'est une recherche calligraphique, c'est la recherche d'un trait. Je vais peut-être travailler d'autres matériaux, associé le métal avec le bois.

FC : Le mot de la fin ?

JP : J'ai toujours voulu vivre de mon art. Donc quand on a un rêve, dans le milieu artistique ou autre, faut rêver et s'accrocher à ses rêves et se donner les moyens d'y arriver. Aujourd'hui, il y a énormément de choses qui m'arrivent, c'est très positif pour moi, et c'est grâce entre autres à mon acharnement. J'ai fait différents boulots mais j'ai toujours gardé ce rêve en tête, je ne l'ai jamais lâché. Donc si j'ai une chose à dire pour la fin : il faut rêver, y croire et s'acharner.

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