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Shuck1 : 30 ans de graffiti

       

Par Chrixcel |  Publié le Vendredi 30 Janvier 2015.

Le graffeur Shuck One nous a reçu dans son atelier en banlieue parisienne. C'est l'occasion de revenir sur un parcours de 30 ans de graffiti.

On ne présente plus Shuck One, l’un des pionniers d'un graffiti français surtout métropolitain. Né à Pointe-à-Pitre en 1970, il sillonne en effet les rames (principalement les lignes 2, 9 et 13) dès 1986, co-fonde le crew DCM (1985-2014), acronyme pour "Délire Copain Mortel" ou encore "Dope Criminal Minded".


Shuck "Out to Bomb"


Le blaze Shuck résonnait bien déjà et il opte d’emblée pour celui-ci. Un tag d’autant mieux choisi qu’il découvre son sens dans le livre "Le Peuple du Blues" de LeRoi Jones. Le terme est issu de la mélopée résonnant dans les champs de maïs et cotons américains où le mot déclenchait l'action et le geste.


Basalt Vauvenargues - Paris 18ème (1990)


Il fait également partie du fameux collectif de graffeurs BASALT (cf. photo ci-dessus, 19??) qui comptait pour membres Banga, Eros, Hem, Bobo, Pseudo, Meo et Seka.



Propulsés sur le devant de la scène lors de l'exposition "10 ans de Graffiti Art" qui accueillent des artistes américains et français au Palais de Chaillot en 1991, ces collectifs véhiculent des valeurs fortes, alliée à une créativité débridée et intense qui leur confère une renommée internationale dans le milieu.


Exposition personnelle "VINCULUM LUCIS" 2010


À cette époque, l’acte de graffer a une portée idéologique puissante qui, observe Shuck One, semble à présent avoir perdu de son âme originelle. L’apparition de la deuxième génération de graffeurs est venue chambouler la donne et quoi que les « anciens » disent, elle a depuis lors donné d’autres couleurs et sans doute d’autres finalités au graffiti, lequel jusque-là ne revendiquait rien d’autre que d’être ce qu’il est  : une puissance d’expression sauvage.


"Trouble Night", 2012, acrylique, aérosol et marker sur papier © Shuck One


Là où les logos des marques ont remplacé parfois les blazes, certains s’y perdent, d’autres s’y retrouvent… ils s’adaptent, s’arrêtent de créer en ruminant un passé révolu ou, à l’instar de Shuck One, continuent leur chemin en s’efforçant de rester authentique, mais sans pour autant juger leurs pairs.


"FunÉrailles des Tabous", 2013, aérosol, acrylique et marqueur sur toile, triptyque. © Seka


De l’écrivain au writer, traduction littérale du mot tagueur, il n’y a qu’un pas. Shuck One a baigné dans la culture du manifeste, sensibilisé très tôt à la question de la place des minorités ethniques au sein de la société de par son adolescence vécue dans un ghetto de Pointe-à-Pitre.


"Emancipation", 2014, acrylique, aérosol et marker sur toile © Seka


D’une certaine manière, sa revendication picturale est le moteur de son déchaînement. Il redonne ainsi à la rue ce qu’elle lui a donné tout en dépassant son enfermement dans un système, ce que dénonçaient déjà les écrivains tels qu’Aimé Césaire ou le poète guyanais Léon-Gontran Damas, qui a d’ailleurs signé en 1952 un recueil de poèmes intitulé Graffiti. 


"Elevation" © Seka - aerosol et acrylique sur toile (2012)


Le début des années 1990 marque un tournant pour lui car, en plus de la création de BASALT, c’est à ce moment qu’il se consacre, en parallèle des œuvres murales à des travaux sur toile plus personnels, dans lesquels il imprime sa propre perception de ce qu’il appelle les « nuances du monde ».


Détail atelier © Chrixcel


Ces nuances, nous avons pu en avoir un avant-goût en passant la porte de son atelier situé dans l’ancienne usine Hollander à Choisy-le-Roi. On comprend alors pourquoi nous lui devons l’invention du "graffic artism", une écriture singulière combinée faite d’abstraction criante/lyrique et d’alchimie coloristique.


Dans son atelier (2014)


Cette nouvelle série de toiles évoque justement ce que renferme le mot même de basalte : une coulée noire de lave solidifiée d’où s’échappent des volutes de fumée blanche, mais aussi l’harmonie des contraires dans ce qu’elle a de plus élémentaire. Sur ces toiles sont contrecollés des films pour caméras de tournage traités chimiquement et montés sur châssis pour devenir des surfaces à peindre au marqueur, au pochoir ou à l’aérosol.


Détails de la nouvelle série en noir et blanc intitulée "Light of Cities" (2014).


On perçoit dans ces compositions des références à la conquête de l’univers et l’exploration de ses trous noirs par les sondes immaculées de la NASA. À ce cortex cosmique s’ajoutent des éléments d’écriture, des bribes urbaines, signes et symboles des mégalopoles. L’œil humain, comme vu sous IRM, ou l'iris posent une rétine tantôt éclairée tantôt acérée sur ce maelström. L’artiste met en scène les maux d’un monde frappé de mélanomes et d’ecchymoses.


Détail atelier © Chrixcel


Il nous dit pour parler de cette série que : « Seule la nuit reconnaîtra les siens, seule la rue valorisera les siens ». Ces propos semblent faire écho à une ancienne citation issue de La revue des deux mondes - Tome XXV – 1860  : « L'état n'a besoin ni de mauvais peintres, ni de mauvais musiciens, ni de faux poètes, et en voyant cette foule besogneuse de médiocrité se précipiter dans une carrière qui ne peut être parcourue avec succès que par un petit nombre d'élus, il faut dire aux critiques : frappez, soyez impitoyables, Dieu reconnaîtra les siens ! »



C’est ainsi que Shuck One, conscient de faire partie d’un petit nombre d’élus qui a réussi dans le milieu de l’art urbain, cite d’autres artistes d’envergure tels que les writers activistes et précurseurs américains : A.One, Rammellzee, Dondi, Blade, Futura… Il salue aussi la scène française : CTK, NTM, ODC, BBC, TCG, 156, FBI, TCK, TCA, TKC, Force ALPHA, 93 MC… Pour lui, tous ces noms de crews évoquent des familles de graffeurs qui ont eu la chance de vivre une époque dorée. Certaines de ces familles par la suite ont splité et ne se sont pas recomposées : une diaspora pour laquelle il ressent une certaine nostalgie, même s’il avoue préférer à présent son statut d’électron libre et d’artiste engagé.


Bombes réalisées échelle 1 en verre de Murano.


En tout cas, côté projets et expos, cela bouge et Shuck One fera prochainement encore parler de lui... À suivre !

* Toutes les photos © Dominique Dasse sauf sigalées.

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