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Interview de Mr Qui

       

Par Anissa |  Publié le Mardi 28 Avril 2015.

Ces dessins font désormais partie de Paris. Collage, lettrage, membre du 132 crew, son exposition "Seventeen seconds" a marqué les esprits. Mr Qui alias Eric Lacan répond à nos questions.


FC : D’où viens-tu ?

Mr Qui : Je viens du sud de la France, j’ai habité très longtemps à Marseille. Je vis maintenant à Paris depuis 2008.

FC : Pourquoi Monsieur Qui ? Que signifie ce nom, comment l’as-tu trouvé ?

MQ : Lorsque j’ai commencé à travailler en tant que graphiste à mon compte, le nom de mon studio graphique était « Merci qui ». Les gens ne s’en souvenaient jamais et m’appelaient « Monsieur Qui ». D’une blague, c’est devenu un vrai pseudo car je ne voulais pas conserver mon nom de graffeur lorsque j’ai commencé à coller.

FC : Tu es issu du graffiti. Peux-tu nous présenter les crews, nous parler de tes expériences dans les années 90 ?

MQ : Dans les années 90 dans le sud de la France, j’ai débuté avec le skate, une discipline étroitement liée au graffiti à l'époque… J’ai donc commencé à tagger à Béziers en 1990. Il y avait une grande différence avec aujourd’hui, on ne pouvait pas se fournir en bombes facilement, le côté « artistique » on s’en foutait un peu, c’est ce qui m’a plu pendant longtemps d'ailleurs. Ensuite, déménagement à Aix-en-Provence où j’ai commencé à bosser les lettrages, fresque, chrome… le long des voies ferrées, autoroutes...

Le crew à l’époque était les PG, « les Putain de Gosses », ont étaient déjà connectés avec quelques gens de Paris, tel que Nosé, Rock… de là est venu les 132, crew parisien, et via Nosé le crew s’est distillé à Aix puis à Marseille, Montpellier et Toulouse. J’ai évolué au sein de cette équipe jusqu’à aujourd‘hui puisqu’on se voit toujours. On est tous à présent des vieux ! Il n’y a plus vraiment d’actu, on est  plus une bande de potes qu’un crew, toutes les personnes qui en font partie ne sont pas forcément des taggeurs forcenés.







FC : Pourquoi le street-art ? Peux-tu expliquer ton parcours ?

MQ : Au début des années 2000, pour des tas de raisons différentes, j'ai mis le graffiti un peu de côté, je n’avais plus le temps, son côté « traditionnel », ses codes ne m’intéressait plus trop, mes lettrages étaient de plus en plus des wild-style improvisé, en tracé direct, souvent penché vers le bas, je ne faisais même plus mon nom... je ne m’y retrouvais plus vraiment. J’ai donc arrêté, et même un peu coupé les ponts avec le milieu. En 2004, un ami faisant régulièrement des aller-retours entre Marseille et New-York, ramenait des photos de ce qui se passait dans les rue de là-bas. Ça a été une grosse claque ! Tous ceux que l’on connait aujourd’hui, les WK Interact, Faile, Swoon, Elbow toe… tous ces gens-là étaient très actifs dans la rue et esthétiquement je trouvais ça hyper intéressant, fait avec beaucoup de liberté, ce n’était plus du graffiti avec ses règles bien précises et ses lettres, il y avait de la figuration, de l’humour noir, et des médiums très différents… !  Bref, je trouvais ça hallucinant.

Depuis mon arrêt du graffiti, je compensais en dessinant tout le temps pour mon propre plaisir. En 2006, j’ai donc commencé à faire des portraits de femmes, j’en ai collé un ou deux dans la rue. J’ai trouvé ça agréable de coller ce genre de représentation sur les murs. Je suis passionné de vieilles illustrations de modes d’après-guerre, j’ai trouvé amusant de mélanger les genres. Début 2007, je me suis vraiment lancé. J’avais la même approche que pour le tag, c’est-à-dire que je ne me souciais pas de savoir si c’était beau ou pas, le but était d'en mettre partout et la même envie était là. J’en collais 30 par sortie, et sans le dire à mes potes. Au départ, très peu avaient capté que c’était moi ! Ça a commencé ainsi.

FC : Comment définirais-tu ton style, ton art en une série de mot ?

MQ : C’est extrêmement dur. C’est mettre des limites à son travail, l’étriquer. C’est tellement confortable de ne pas trop y réfléchir.

FC : Ça pourrait être le mot « liberté » par exemple ?

MQ : Oui, forcément la liberté c’est une chose obsessionnelle, pour tout le monde je pense. Comme dit tout à l’heure : se détacher des codes etc, la rue est un terrain de liberté, de réappropriation, le monde de l’art en général, la photographie, la littérature… sont aussi des terrains de liberté. C’est fouiller et se perdre en soi… Alors mettre juste des mots pour qualifier son style, c’est établir des barrières et ne plus coller à cette liberté.

FC : Tu apprécies que les autres le fassent pour toi ?

MQ : Parfois ça me fait sourire ! Certains graffs que j’ai réalisé ou autres collages un peu cyniques, selon moi du trentième degré, un truc pour rigoler, certaines personnes les ont pris au premirer degré. Ça prouve qu'il y a interaction, le jeu avec les gens fonctionne. Pendant longtemps lorsque je collais je ne me posais pas la question : « Qui va me voir ? », puis j’ai remarqué en arrivant sur Paris que pas mal de personnes photographiaient les « choses » de la rue pour ensuite les éditer sur internet. Au temps où j'habitais à Marseille ça n’existait pas vraiment. Tout ce que j’ai pu coller là-bas, je ne l’ai jamais retrouvé sur le net.

FC : Rien n’était visible sur la toile ?

MQ : Pas du tout, et tout le monde s’en foutait. Même encore aujourd‘hui, je pense que c’est un truc propre à Paris et aux grandes villes cette frénésie autour du soi-disant « street art ». Donc à propos de l'idée que les gens puissent interpréter mon travail… au début je n’en attendais pas de retour, je cherchais plus à passer du bon temps lors de mes sorties. Par la suite j’ai commencé à constater qu’il y avait des rumeurs, Monsieur Qui serait une fille, ou un collectif de filles, etc.

FC : En partie parce que tu as collé beaucoup de femmes. Pourquoi ce choix ?

MQ : Parce que j’ai appris à dessiner via de vieilles illustrations de mode, style René Gruau, Bob Peak, C. Dan Gibson, souvent des illustrateurs américains. Le jour où j’ai croisé le monde du street-art, je me suis dit que puisque c’est la grosse liberté, autant faire ce qu'il me plait le plus et ce qui me parait le plus naturel, et puis personne ne saura que c’est moi ; j’ai fait le choix donc de faire des femmes au style un peu rétro, je trouvais ça esthétique et décalé et le fait de représenter la figure humaine en toucherait forcément quelques-uns.










FC : Que voulais-tu dire avec le message que tu ajoutais à certains portraits de femme : « Kill Yourself » ?

MQ : C’est un clin d'œil ! En réalité le slogan était « save the planet… kill yourself ». Ce qui me fait sourire c’est, par exemple le fait de représenter la femme dite « belle », du moins avec les codes de la beauté reconnus, comme d'accoutumé dans le monde de la pub et du cinéma… c’est très premier degré, donc à chaque fois j’essaie de rajouter une chose qui éraille, qui grince. Comme cette femme qui mange… Beaucoup de gens n’ont pas vu qu’elle mangeait un cafard. Il y a souvent un détail un peu « trash ».

FC : De la même façon, certains murs portent le même type de message ?

MQ : Oui. Ce n’est jamais réalisé avec sérieux et je n’ai pas la prétention d'imposer un message. Cependant je suis assez joueur et aime observer la réaction des gens ; si ça génère un quiproquo c’est réussi. Je base mon travail sur l’improvisation, il n’y a pas de stratégie particulière même s’il y a toujours l’idée de travailler sur élément négatif. J’ai longtemps fait du graffiti avec ce principe de toujours répéter ton nom, à présent j'évite çà en faisant le choix de choisir un mot un peu nase, un peu looser ! Comme le mur où j’ai écrit « failed » ou un autre « Rotten »…











FC : Peux-tu nous expliquer ta technique, proche de la gravure ?

MQ : Une technique, j’en ai pas vraiment, c’est surtout un travail au trait avec un goût certain pour le noir et blanc. Même à la bombe, si l’on regarde attentivement à chaque fois ce sont des aplats (soit de blanc, de rose)… et après ça n’est que du tracé direct. Agir comme sur un papier, rester dans le croquis, garder une fois de plus, cette liberté là…

FC : Pourquoi le choix du noir et blanc ?

MQ : Parce que le noir et blanc est très impactant, c’est extrêmement graphique et visible. Au premier coup d'œil c’est de l’affichage, mais on comprend très vite que ce n’est pas de la publicité. J’ai un goût très prononcé pour la couleur noir. L’exposition que j'ai faite à la galerie Openspace par exemple, toute les œuvres fonctionnent avec une majorité de noir. J’ai le sentiment qu’il y a quelque chose à fouiller. Le noir est l’absolu. Ce n’est pas une couleur te diraient les puristes de la peinture. C’est le dessin, c’est lié à la photo… J’adore la couleur mais chez les autres, je ne sais pas encore la manier dans mon univers…

FC : Peut être qu’un jour tu te serviras de la couleur ?

MQ : J’espère.

FC : Tu as commencé avec des collages de femmes, jolies et esthétiques, maintenant tu réalises des choses un peu plus violentes visuellement (barbelés, têtes de morts…) Est-ce une direction que tu vas prendre et intensifier ?

MQ : Oui. Les représentations féminines ont été un choix surtout pour coller dans la rue. J’ai aussi été illustrateur de mode, malheureusement je dirais ! haha ! Ça ne m’a pas du tout plu. Le côté « barbelé », ce côté un peu sombre colle plus à mon ressenti, mon univers. Je n’ai pas envie de faire de l’esthétisme pur et dur en représentant des portraits de femmes. J’ai besoin de quelque chose de plus subjectif, intimiste. Les collages dans la rue sont des actes pour transformer les lieux, attirer l’œil.










FC : Si ton style était un groupe ou un titre de musique, ce serait quoi ?

MQ : J’aimerais que mon travail ressemble à un morceau de Sonic Youth. J’aime beaucoup ce groupe qui est entre le brouillon, le crado maîtrisé et la maîtrise absolue. Ça génère une ambiance plus que de la musicalité. C’est sucré-salé, c’est tout ce que j’aime. Une zik pêchue et un peu chelou. C’est la liberté ! Ils ont eu pendant longtemps une façon de travailler uniquement avec des vieux instruments bourrés de défauts, des problèmes de qualités. Pour l’anecdote, un jour ils ont été victime d'un cambriolage, leurs instruments volés ils n'ont pu retrouver ces sons. Autrement, j’écoute beaucoup de choses, beaucoup de rap, beaucoup de rock, de punk, de soul…



FC : Dans quelle direction veux-tu faire évoluer ton style ?

MQ : Je ne sais pas du tout. J’ai des envies techniques. La peinture à l’huile m’intéresse beaucoup par exemple. Mais en ce qui concerne l’univers, j’aime bien celui que j’ai commencé à développer avec ces ronces, ces fleurs fanées… Cette idée que la végétation revient toujours après le passage de l’homme…

FC : Est-ce que ta vision du graffiti a changée avec le temps ?

MQ : Oui. Je suis comme un gamin quand je vois un graff avec des contours et de la couleur, ça m’excite la rétine. J’apprécie toujours de voir du graffiti, surtout du graffiti vandal mais artistiquement ça ne m’intéresse plus vraiment. Il y a d’autres manières d’utiliser une bombe. Dernièrement j’en ai fait l’expérience en utilisant de la craie, des bouts de plantes pour les détails…certains graffeurs m’ont rappelé que ça ne se faisait pas trop, oui mais je n’étais pas en train de faire une lettre ! J’ai trop d’envie pour me contraindre à faire des lettres.

FC : Y a-t-il un ou des artistes dont tu admires le travail ? Quels sont tes influences ?

MQ : Faile, Conor Harrington, Anthony Micaleff, Gaïa… Les gravures du XIXème m’ont beaucoup influencé, c’est du noir et blanc, une façon de faire du trait assez graphique. Des influences, il y en a partout, dans la musique, l'actualité…

FC : Selon toi, à qui appartient la rue ?

MQ : À tout le monde, forcément ! J’espère ! Autrement nous serions sous une forme de dictature, soit elle appartient à l’état, soit au « gang de tagueurs local ». La rue appartient à personne, au départ c’est un jeu tout ça ! La rue, c’est un lieu de vie avec ses échanges, ses hasards…

FC : Quelles étaient tes autres activités avant le graff et aujourd‘hui s’il y en a ?

MQ : J’ai fait quelque temps de la photo, de la photo de beauté j’ai même appris à maquiller… mais ce n’est pas très intéressant d'en parler. Pendant longtemps j’étais entouré de photographes et journalistes lorsque je faisais des livres de voyages et géopolitique. J’appréciais énormément la photo, j’ai fait des stages en studio pour apprendre la photo de beauté et pendant quelques années ce n’était pas vraiment une passion mais c’était très lié à mon boulot. Aujourd’hui je ne fais rien d’autre que mon travail en atelier ou dans la rue, et ça me prend beaucoup de temps.





FC : Une journée typique de Mr Qui, à quoi ressemble-t-elle ?

MQ : Comme celle d’aujourd’hui : je me lève très tôt en ce moment car je n’arrive pas à finir mon taff. Plein de truc pas très intéressant, je promène mon chien. En ce moment je fais du papier découpé, donc pendant 8 heures je coupe, j’ai mal au dos et aux doigts ! Il y aura d’autres journées typiques où je ne réaliserais que de la peinture. J’aime travailler en continue. Ce n’est pas un défaut, mais presque car je manque parfois de recul en passant trop de temps sur une même œuvre. Je m’arrête pour me balader à vélo dans Paris, suis fan. Pendant longtemps j’ai beaucoup roulé dans Paris pour coller ou pour repérer. Sinon voir mes potes, faire un tour avec ma copine… Des trucs tout bêtes !

FC : Ton dernier bouquin ?

MQ : Oula ! C’est catastrophique je lis très peu ! Cependant, je suis beaucoup les actualités, donc lis beaucoup la presse écrite, habitude liée à mon ancien travail de concepteur éditorial. Le dernier livre lu est l'histoire du judaïsme.

FC : Ton dernier film ?

MQ : Oula ! C’est encore plus catastrophique ! Non, tout ce que je peux dire c’est que j’adore Michel Gondry. On parlait de liberté, c’est un réalisateur qui a ses propres codes et qui s'en accorde beaucoup.

FC : Des projets à venir ?

MQ : Continuer de produire, faire une seconde expo. Réaliser des choses dans la rue même si aujourd’hui, pour des raisons de santé, je peux moins. Si demain il est possible de vivre de ma production, ça sera déjà un grand pas. C’est un voyage, je ne sais pas où je vais, je ne sais pas comment ça va se passer…

FC : Le mot de la fin ?

MQ : Y’a pas de fin !

FC : Un grand merci Monsieur Qui !



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