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Le passé de Cope2

       

Par Vincent Morgan |  Publié le Mercredi 31 Août 2011.

Interview exclusive de Cope2 dans laquelle il revient sur son passé de trafiquant de drogues, ces aller-retour en prison et sa vision du graffiti. La face cachée d'une star du Graffiti.

Après une superbe interview de Mark Bode pour FatCap, Dan Plasma est de retour avec cet fois-ci un entretien étonnant avec la star du graffiti international Cope2. On y découvre la face cachée de ce vétéran et ses expériences de jeunesse dans le Bronx des années 80.

Traduction par Vincent Morgan.


Fernando Carlo était un enfant du Bronx rongé par la pauvreté qui céda à la tentation de l'argent facile comme beaucoup. Adolescent il est rapidement connecté aux réseaux de drogues jamaïquains et devient un dealer respecté de la place Knox et Mosholou Parkway, là où il a grandi. Il obtient rapidement son "diplôme de trafiquant". La 170ième rue et la  181ième deviennent son territoire. Nous sommes loin des parcours graffiti classiques et lui même, à cette époque, ne sait pas encore qu'il va devenir un king sur plusieurs lignes de métro.

Il a été souvent arrêté par la police pour autre chose que du graffiti, mais à cette époque (début des années 80) la corruption mettait tout le monde d'accord, on pouvait toujours s'arranger... Les policiers ne gagnaient pas assez et la tentation est forte dans ce métier plus que dans les autres.

Des centaines de dollars par jours issus de la vente de marijuana, Cope2 est vite passé à plus de cinq mille dollars par jour avec l'avènement du crack. Plus d'argent en effet, mais plus de risques aussi. De nombreuses familles et groupes d'amis ont été infiltrés par la police et beaucoup de gens sont tombés en prison pour de longues années à cette époque. Bien que Cope2 ait goûté à la prison de nombreuses fois, ce n'était pas pour lui de vrais séjours en prison:  "Dans le Bronx des années 80, un vrai séjour c'est minimum 10 ans" .

 

 


C'est très tôt que Carlo se découvre une passion pour le graffiti vandal. Cette passion va le suivre tout au long de sa carrière de trafiquant. Il a repassé de nombreuses lignes de métro, il a concurrencé les plus grands et finalement il a été déclaré comme king de plusieurs lignes par ses pairs. Ce qui est extraordinaire dans tout ça, c'est qu'il n'a jamais été arrêté pour du graffiti. Il n'a jamais été pris en action, alors que son nom était absolument partout et qu'il ne compte plus le nombre de train et de camion défoncés.

Les deux procès graffiti qui lui sont tombés dessus (encore en cours d'instruction au moment ou a été faite cette interview) ne sont que la conséquence de délation et de photos postées par d'autres artistes sur internet.

Pendant que nous roulons dans New York ensemble dans sa voiture, je remarque une batte de baseball à mes pieds, Cope2 me montre un personnage de Bode tatoué par Bode lui même sur son bras. Il est évident que certains de ses tatouages cache plusieurs blessures du passé, cicatrices, coup de couteaux et j'en passe...

 

 

 


Carlo a définitivement laissé derrière lui les armes, les arrestations, fusillades, la prison et le crack en devenant un artiste mondialement connu.  Il vend ses toiles à plusieurs milliers de dollars, et les collectionneurs venant de tous les continents s'arrachent ses oeuvres à coup d'enchères. Tout comme sa progression dans le monde illégal, son parcours et son intégrité dans le graffiti forcent le respect. Un style authentique, tout comme la personnalité et les actes de Cope2.

Nous marchons autour du Lower East Side en cherchant un café pour s'asseoir et dessiner. En marchant il lance machinalement une combinaison de crochets et d'uppercuts.

Dan Plasma: Wow, tu a fait de la boxe?

Cope2: J'ai été vraiment bon, ils m'ont mis en compétition  pour "Les Gants d'Or" à l'âge de 17 ans. J'ai massacré pas mal de mecs, des mecs beaucoup plus grands que moi. Du coup je venais en conquérant à l'entraînement, mon coach avait la même attitude que moi, ça n'a pas été très apprécié... Donc j'ai fait mon choix, soit je devenais discipliné et j'allais gentiment à l'entraînement, soit je restais dehors à me défoncer et à traîner dehors. Avec le recul je pense que j'aurais du aller à l'entraînement...

Aujourd'hui tu ne peux plus te battre. A l'époque ça se réglait au tête à tête. Si tu mets KO un mec à la régulière, l'embrouille était terminée, tu te sers la main et stop. Maintenant ça va trop loin, les gens de nos jours ont une mentalité totalement différente.

Tu t'es déjà fait arrêté pour du graffiti?

Non. Je vais parler de mon casier dans un prochain livre, c'est vraiment trop long.  J'ai fais de la prison pour drogues, armes, violence et plein d'autres mauvaises choses que j'ai fait étant gosse, de la merde que je regrette d'avoir fait maintenant.

En 1985 mon pote NIC ( NST Crew "Non Stop Taggers"  RIP) et moi on partait tagguer l'esplanade. On a été au Park Saint James pour revendre de la mescaline, puis on a été boire et fumer des blunts. Et là on voit des nouvelles pièces sur métro de SEEN, PJ et CAP, et juste après on voit 3 mecs qui courent et on se dit que c'est forcément eux...  Il se trouve effectivement que c'était SEEN et sa bande, et qu'ils étaient poursuivi par un groupe de flics. Ils les ont semés. Un peu plus tard trois blancs sont venus vers nous, et comme NIC et moi étions défoncés ont a mis du temps à comprendre que c'était des flics en civils. Ils nous ont demandé quel nom on posait. Immédiatement NIC et moi on a couru, sauté en bas des voies et on s'est caché derrière une voiture. Un camion banalisé débarque, et un autre groupe de flics en sort armés jusqu'aux dents. Ils nous braquent et nous arrêtent. Mais comme nous n'avons pas été arrêté dans le dépôt de trains, il ne pouvait pas nous accuser de graffiti, juste de fuite. Ils nous ont posé des questions et ils nous ont demandé si on connaissait un mec qui posait "Cope" en disant qu'il venait de voir des tags de ce mec  etc... ils avaient l'intuition que c'était moi, et comme j'étais défoncé, je ne pouvais pas m'empêcher de rigoler, ils étaient tellement gros et marrant ces flics hahaha.

 

 

 

 



Comment NIC est mort?

C'était un bon pote, un Guyanais. L'ex-copain d'une fille qu'il fréquentait lui a tiré une balle dans la tête.


Pourquoi tu es devenu dealer de drogue?

A l'époque dans le South Bronx, le salaire minimum était très bas, quelque chose comme 3,25$ l'heure. Après impôts, le salaire est inférieur à cent cinquante dollars. Quand j'ai commencé à dealer je me faisais du cash,  je n'étais pas habillé avec un vieux Levis pourri ou Bvd t-shirts, j'avais du Gap, du Bennetton, des bagues, des diamants, j'ai tout eu. Tout le monde te regarde différemment, ils portaient des vielles addidas, moi j'avais les dernières Jordan et le lendemain les dernières Reebok....

A quel moment le business de weed avec les JamaÏquains s'est transformé en deal de crack?

Je suis portoricain, mais j'ai eu un ami graffeur SPEL, qui était dominicain, et nous allions à plusieurs "maisons d'achat" où il y avait des montagnes de crack sur la table. Ces gars-là, les  dominicains ont été vraiment cool avec moi, je n'avais que 19 ans. Il y avait toujours une femme qui faisait à manger dans la cuisine, poulet, riz, steak haricots, tout ce qu'on voulait. Si tu avais de l'argent et que tu voulais faire plus d'argent, alors tu devenais leur meilleur ami. Tout le monde là-bas était armé, et ils n'hésitaient pas à vous le faire savoir... Ils s'assuraient que tu avais bien vu les armes pour que le premier qui tente de voler la montagne de crack et l'argent de la maison sache à l'avance que ça va se finir dans un bain de sang.

Ils avaient des maisons dans les hauteurs, sur la 145ième, 156ième avenue et sur Broadway, on allait faire nos achats, on prenait un taxi pour rentrer dans le Bronx pour emballer la came et faire ce qu'on avait à faire.

J'étais obsédé par le fait de posséder le top du top. Les drogués vous disent qui a le meilleur produit. J'ai toujours eu la "bombe", la meilleure qualité, ce qui rendait la concurrence jalouse. D'autres dealers m'ont envoyé un gars  pour me dire de dégager de mon quartier ou ils allaient me tuer, bref  ils m'ont averti.

Puis la concurrence m'a balancé et 20 flics sont venus chez moi, ils sont rentrés par la sortie de secours, ils arrivaient de partout. Ils m'ont accusé d'être le chef du réseau, et je leur ai dit que je n'étais qu'un pauvre gars qui essaie de  faire vivre ma famille et qu'ils se trompaient. Ils ont dit que s'ils trouvaient quelque chose, ils m'arrêteraient et enverraient mes enfants en foyer d'accueil. D'une certaine manière ils ont fini par arrêter mes soldats qui étaient dans la rue, mais ils n'ont rien trouvé alors que j'avais plusieurs paquets de crack dans le tiroir, plusieurs milliers de dollars et quelques fusils! Ma fille n'avait même pas un an, et mon fils à peine quatre. Ca a été un premier électrochoc, première prise de conscience.

 

 

 

 

 

 



Comment tu trouvais le temps pour dealer et graffer?

Entre 1981 et 1984 je tuais des trains à temps plein. En 1985 jusqu'à environ 1989 j'ai commencé le business des drogues. J'ai commencé à vendre de l'herbe de basse qualité. Je faisais 300-500 dollars par jour quelques jours par semaine, et le week-end j'allais raquetter des bombes et défoncer des trains.

Puis à la fin des années 1980, il a eu le boom de crack. J'ai peint beaucoup moins à la fin des années 80 à cause de mon implication dans la drogue. Un dimanche, je sors chercher du pain Italien, du jambon et du fromage, et je vois un taxi gitan rouler lentement en direction de mon bloc. Si je n'avais pas tourné la tête une seconde fois pour regarder, je serais mort aujourd'hui. J'ai vu un canon de fusil sortant de la fenêtre arrière, j'ai plongé dans mon immeuble, ils ont tiré dans le bâtiment et je n'oublierai jamais le bruit des balles ricocher sur les murs. J'étais sous le choc. J'ai couru à l'étage de mon appartement et je me suis mis à poil pour voir si j'ai été blessé. J'étais traumatisé. J'ai appelé mes boss, un mec et un femme. Ils voulaient foutre le feu au quartier et rentrer en guerre avec ces gens. J'ai réalisé que j'allais être tué en trafiquant. Je voulais en sortir. Je n'ai pas quitté mon appartement pendant au moins deux semaines, j'ai été traumatisé et ça m'a éloigné du milieu du crack.


Qu'as tu décidé de faire pour t'en sortir

Je me suis échappé, j'ai déménagé dans un autre quartier. J'ai pris tout mon argent et je suis parti sur la 167ième  vers Walton, un quartier vraiment dangereux. J'ai vécu hors de ma cachette  pendant quelques mois sur mes réserves, puis j'ai commencé à travailler dans le BTP, travail d'entrepôt, ça payait bien mais c'était trop fatiguant. Je me suis donc recyclé dans le recel. On allait à Long Island pour ça.

 

 


 

 

 

 


Quel genre de recel?

N'importe, voler des choses qu'on peut revendre. Tylenol, Advil, Primatine, pilule de relaxation toutes sortes de merdes que tu peux voler et rapidement revendre dans la rue. Ca rapportait pas mal à l'époque. C'est à ce moment que j'ai commencé à faire des murs avec des artistes différents. Avant ça je ne peignais qu'avec les mecs de mon crew. A partir de 1990 les graffeurs étrangers ont commencé à venir à NYC, donc je peignais avec eux.

J'ai aussi ramené beaucoup de graffeurs de la retraite, je les ai remis en activité. Beaucoup des premiers graffeurs qui ont connus la grande époque du metro ont arrêté quand c'est devenu vraiment chaud de peindre les trains. Moi je voulais juste peindre avec tout le monde. Parce que peindre avec son crew sans arrêt c'est chiant. Autant rencontrer du monde, peindre et rigoler, et après chacun rentre chez soit faire sa vie. C'est tout.

Comment as-tu stoppé le recel?

Il y avait un endroit qu'on affectionnait pour voler sur Long Island. Finalement on s'est fait attraper, j'ai du passer 30 jours en costume orange (uniforme des prisonniers aux Etats-unis). Je devenais vieux, ça a été un autre avertissement.

 

 

 

 


Peux tu nous expliquer la polémique en ce moment qui te concerne à propos d'un artiste qui aurait fait tourner des photos de tes pièces sur train?

Je ne suis pas censé en parler, le procès est en cours, mais certaines personnes ont posté quelques images qu'ils n'étaient pas censés poster. Ils l'ont fait tout simplement parce qu'ils recherchaient la gloire. Ca s'est retourné contre moi et plein d'autres gens ont été condamnés.

En fait,  celui qui a fait ça a été vexé quand je l'ai remis à sa place lors de la confrontation. Donc il a lancé cette rumeur comme quoi j'aurais balancé. Puis les flics utilisent souvent cette technique pour qu'on se balance entre nous, c'est vieux comme le monde! Ca marche souvent dans les affaires criminelles quand tu as deux personnes connectées à un même crime. Ils te disent que ton pote t'a balancé etc...

 

 

 

 



Il y avait aussi beaucoup de balance dans le milieu de la drogue à l'époque?

Pas beaucoup, il y a un paquet de mecs qui ont fait 10 ans et plus pour même pas un kilo sans broncher et sans rien balancer, comme des vrais hommes. Ils ont été pris en charge pendant qu'ils étaient à l'intérieur, de la même façon, les Jamaïquains ont pris soin de moi quand j'étais un adolescent trafiquant de drogues. C'est pareil pour mes soldats sur le terrain qui ne m'ont jamais balancé quand les flics étaient chez moi et qu'ils ont tous été arrêtés.

Avant l'arrivée du crack, à l'époque de la weed, si je me faisais serrer par les flics les Jamaïquains s'en foutaient, ils me rechargeaient en herbe dans la journée, il me tapotaient le dos en rigolant et me renvoyaient travailler dans la rue. Le week-end j'allais défoncer les trains, c'était une sorte d'évasion du monde de la drogue. J'ai eu des clashs avec SEEN, JA et plein d'autres pour déterminer qui était le vrai KING de chaque ligne...

 




Est-ce que tu n'a jamais cherché une certaine esthétique sur ton travail de graffiti sur toiles?

Non, rien a foutre des licornes et des lapins humains, moi je reste vrai.

Tes derniers travaux sont plus complexes que ce que tu faisais depuis des années sur toile. Tu ajoutes des calques, coulures, abstractions, tu utilises des photos d'époque, des effets de fondu... Il y a des éléments culturels revisités, de l'humour... Crois-tu que tu es en évolution et que cette nouvelle complexité visuelle te rapproche de ce que tu es en tant qu'artiste? D'où vient cette énergie?

C'est vraiment difficile de ne plus pouvoir peindre illégalement, c'est cette frustration qui me donne une énergie folle pour les toiles. A cause de ma récente situation juridique, je ne peux pas faire d'illégal aux USA. Il veulent me donner de la probation, mais c'est une technique classique pour te faire reconnaître deux trois conneries et ensuite te charger avec des accusations plus lourdes. Ils ont réussi à piéger plein de gens avec ça.

J'aimeraient dire à ces gens " C'est quoi votre problème avec moi??"  Je suis retraité! Je ne fais plus de graffiti,  je vis de mon travail en galerie, je suis un homme de famille maintenant, je ne fais rien d'illégal, je suis en train d'élever ma famille et passer à ma carrière professionnelle. Mais tu vois le vandal Squad (unité policière spéciale graffiti à New York)  a  la rage contre moi, c'est une sorte de vendetta. Le procureur de district a envoyé les deux cas à la Cour suprême dès que j'ai refusé de balancer d'autres artiste! La DA a proposé d'abandonner toutes les charges si j'impliquais d'autres graffeurs, mais je n'ai jamais balancé, c'est pas maintenant que je le ferais.
 

 

 


Cope2 et Shepard Fairey



Pour finir en beauté cette interview, voici le fameux documentaire sur Cope2 "King Destroy" en intégralité.
 

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