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Gregos interview

       

Par Vincent Morgan |  Publié le Mercredi 7 Janvier 2015.

Interview et visite de l'atelier de Gregos le street artiste qui fait parler de lui à travers ses portraits originaux installés dans les rues de Paris.

 

Gregos, 38 ans, a grandi en banlieue nord de Paris (Gonesse, Villiers Le Bel). Il fait ses premières armes dans le tag et le graffiti à la fin des années 80/début 90. C'est notamment à Montmartre dans le 18ème où il réside maintenant qu'il participe à l’art de rue présent dans ce quartier. Il réalise une réplique à l’identique de son visage tirant la langue ou souriant, qu’il peint et se met à coller dans les rues de Paris. Chaque visage est en quelque sorte un autoportrait, lui permettant d’exprimer dans la rue ses humeurs, ses colères, ses joies, ce qu’il aime ou déteste, tout ce qui le représente. Bientôt, près de 200 pièces auront été installées au total, la plupart sur Paris, mais aussi Lille, Lyon et sur L'île de Malte. L'invasion du monde est en route ! En attendant, Gregos nous reçoit chez lui et nous présente son coin « atelier ».

 

Gregos street art atelier

 

 Le « coin » atelier dans un angle du salon.

 

 

FC: Pour commencer, peux-tu nous dire d’où vient ton nom ?
 
Mon vrai prénom c’est Grégory mais il n’y a que mon père qui m’appelle comme ça, tous mes potes m’appelaient Gregos, et ça a continué quand je suis parti en Grèce pendant 2 ans, alors j’ai choisi ce diminutif comme nom d’artiste.

 

gregos statue

 

Ne vous y trompez pas, sur cette photo, l’empreinte est vraiment creuse !

 

 

FC: La plupart des visages que tu colles dans la rue tirent la langue, pourquoi ?

Sur mes photos d’enfance avec ma mère ou mes soeurs il y en a beaucoup sur lesquelles je tire la langue. A mon retour des US j’avais fait une empreinte de mon visage qui tire la langue d’après une photo. Quand j’habitais à Pigalle, il y avait une école de musique en face de chez moi et un groupe de jeunes qui squattaient et parlaient fort de leur musique jusque tard le soir. Plutôt que de leur dire de faire moins de bruit, j’ai préféré coller un moulage de mon visage avec la langue tirée. Le lendemain quand je suis passé prendre la photo, l’un des jeunes qui était là m’a demandé pourquoi j’avais fait ça, et je lui ai dit que c’était à cause de lui et de son groupe de potes !

 

Gregos street art


L’un des premiers « visages pâles » (photo Brin d’Amour)



Du coup j’en ai collé 3 /4 qui au départ étaient blancs, c’était en juillet 2006. En moyenne j’ai continué à raison d’un par mois, certains disparaissaient et d’autres restaient longtemps, comme celui de la rue Montcalm qui est là depuis 3 ans. J’ai posé aussi des moulages dans des endroits stratégiques comme Bastille ou Nation comme pour faire un pied de nez à la société. Je me suis réellement pris au jeu quand Sarkozy est passé en 2007.

 

Gregos paris

 

Barbelé ou « dur comme fer », des visages aux accents métalliques.




Puis je me suis rendu compte que ces visages attiraient l’œil et que je pouvais leur faire porter des messages supplémentaires, y mettre ce que je fais, ce que j’aime ou déteste, ce dont je me moque, en bref leur faire dire ce que je pense. J’ai donc commencé à les coloriser, d’abord en utilisant des plâtres colorés et ensuite en les peignant, ce que je trouvais plus attirant.

 

Gregos art

 

On a vraiment l’impression que le visage est caché par des mains sur cette peinture en relief !



FC: Tu as collaboré avec des artistes  étrangers pour peindre tes visages. C’est une manière de les faire customiser par d’autres ?



C’est un artiste américain, Larry Willis  qui me l’a proposé en premier. J’aimais bien l’idée que sa peinture puisse transiter par mes visages, même si ce n’était pas le sien, ça lui permettait d’être vu à Paris. Je l’ai posé en octobre 2009 rue André Barsacq et il est resté jusqu’en juin 2010, quand la façade a été refaite.

J’ai ensuite collaboré avec Rodney White. Son travail tourne autour de vieilles pubs américaines vintage, il avait fait un superbe visage avec un 3 rouge à gauche. J’ai eu beaucoup de mal à le coller tellement il était beau mais je m’y suis résolu…malheureusement il est resté 2 semaines, puis il a été volé. Par la suite il est revenu en vacances sur Paris et a tenu à coller lui-même les deux nouveaux visages qu’il avait peints ! Il était tout excité et voulait faire pareil à New York. Ceux-là sont toujours en place.

 

Gregos

 

Collaboration avec Henrik Jensen (photo Gregos)



Les collaborations internationales ont continué avec Argyro Nouvaki (Grèce), Henrik Jensen (Danemark), Johan Storm (Belgique), Annette Cartozian (USA), mais aussi avec des connexions françaises (Monkey, Sylvia Sabes), et des artistes de rue (Nowart, No Rules Corp, Art of Popof).

 

gregos

 

Mosaïque – Un florilège mixant des photos de masques parisiens (photos Brin d’Amour & Chrixcel) (cliquez pour agrandir dans une autre page).



FC: Est-ce que tu comptabilises tes masques ?

Bien sûr ! J’atteindrai bientôt les 200 en comptant les petits, collés dans Paris, Malte, Lyon et Lille.

 

Gregos monmartre

 

Profil haut et profil bas à Montmartre.

 

FC: Et tu vas continuer encore longtemps ?

L’hiver ça colle pas très bien mais oui je vais continuer autant que je le pourrai. Je fais une collection de photos de mes masques en interaction avec les gens et l’environnement, pour montrer plus tard à mes enfants le travail de leur papa. J’adore observer les réactions face à mes visages, il m’arrive de rester sur place en moyenne 1/2h à 1 heure et je prends des photos que je mets dans un album.

 

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A défaut de tags, Gregos aime écrire des mots et même des phrases sur ses visages, comme ici rue Quincampoix.

 

FC: Tu n’as pas envie parfois de poser le visage de quelqu’un d’autre ?

Non, en fait, c’est un peu comme un tagueur, le tagueur ne va pas s’amuser à poser le blaze d’un autre, ce que je faisais au départ quand je tagguais au début des années 80. Pour moi maintenant la meilleure signature c’est ma tête.

 

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Une variante avec un jeu sur les faux barreaux (photoBrin d’Amour)

 

FC: Et tu fais aussi des visages plus petits, c’est pour t’adapter au mobilier urbain ?

Oui, ce sont des réductions de mes moulages, j’ai testé sur des boîtes aux lettres et des parcmètres avec du double-face et du néoprène mais ça ne colle pas bien et ce n’est pas pareil, il y a plus de risques à le faire, donc je les utilise plutôt pour les coller dans des endroits insolites, une petite cavité dans le mur, par exemple…c’est plus facile. La contextualisation compte aussi. Je choisis certains lieux en fonction de leur valeur symbolique. J’avais posé à Opéra un masque peint à l’effigie de l’acteur principal du film « V pour Vendetta » qui est resté 1 mois, et près des quais de Seine, dans la rue Xavier Privas, un masque avec une tête de mort. C’était à la fois pour rappeler le bar mexicain qui est à côté d’où les gens sortent ivres-morts et pour souligner le côté festif de la tête de mort dans l’imagerie mexicaine. 

 

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 La Tête de mort en question près du bar Mexicain.

 

FC: Tu fais aussi des visages qui sourient, et tout récemment qui miment un baiser, qu’est-ce que ça signifie pour toi ?

Comme ces masques sont le reflet de mon humeur, autant je tire la langue pour marquer mon humeur sur pas mal de choses, autant le sourire, que j’ai commencé à coller en octobre 2009, représente pour moi une façon de dire merci à la vie pour toutes les bonnes choses qui m’arrivent, les rencontres que je fais, les événements positifs…le baiser, c’est aussi pour voir comment les gens vont se comporter, se prendre en photo avec…

 

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Toile à la Galerie Ligne 13



FC: Il y a quelques temps tu envoyais une newsletter à tes contacts avec tous les nouveaux visages que tu collais en les géolocalisant, tu ne le fais plus ?



Non je le fais plus à cause du vandalisme. Montmartre c’est mon quartier et j’y colle beaucoup de visages. Cette proximité me permet de faire des mises à jour, de prendre des photos des évolutions de couleurs, de vieillissement, de changement de saison…et puis en l’espace d’une semaine une quinzaine avaient des éclats sur le côté comme si on avait essayé de les retirer avec un ciseau à bois, ou d’autres manquaient carrément. J’avais l’impression que quelqu’un les chassait, et puis j’avais des yeux, des langues et des nez cassés.

 

 

FC: Tu avais un serial Gregos à tes trousses, et du coup ça te faisait presque physiquement mal de voir ça ?

Oui quand même, alors du coup j’ai arrêté de donner les adresses et ça s’est un peu calmé. Désormais je pose plus haut, à 2 mètres environ, mais pas plus pour qu’ils puissent être vus de près, touchés et shootés par les gens, pour toujours laisser la place à l’interaction avec le public car c’est important pour moi.



FC: Tu voudrais vivre de ton art ?

Actuellement j’ai un boulot alimentaire (chauffeur poids lourd) qui ne me passionne pas et si je pouvais en vivre ça serait l’idéal, mais ce que j’aimerais surtout c’est passer plus de temps dehors à coller ou à me consacrer à mes activités artistiques, je fais beaucoup de choses (sculpture, moulage, peinture), je mélange un peu tout et j’aimerais approfondir tout ça. 

 

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Toiles à la Galerie Ligne 13

 

FC: Quels sont les artistes que tu admires ? Travailles-tu en musique aussi ?

J’aime la démarche de Keith Haring, dans les street-artistes actuels j’aime ce que font Shaka, Nowart, M. Chat, et dans les anciens Van Gogh, Monet, Rembrandt, Dali, Picasso, Rodin…Pour la musique j’ai grandi avec le rap et le R n’B que je continue d’écouter en plus de la pop-rock et des musiques de film et des morceaux de classique. Je travaille souvent sur fond de bandes originales, comme ça je me fais mon histoire, et pour moi c’est assez important.

 

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Toile à la Galerie Ligne 13 avec Nowart

 

FC: Tu viens de nous régaler de tes masques à la galerie Ligne 13 dans le cadre de l’exposition collective  « Autoportraits et Portraits de maîtres » qui dure jusqu’au 23 octobre (NDLR : aux côtés de Jef Aérosol, Artiste-Ouvrier, Philippe Bonan, Ender, Gregos, Jana und Js, Konny Steding, Mimi The Clown, Mr. Lolo, Arnaud Rabier / Nowart, Pixal Parazit, Spliff Gâchette, Antoine Stevens et Zokatos). Quels sont tes projets futurs ?

D’abord coller des masques dans toutes les destinations où j’irai.



FC: Tu comptes faire une carte avec tes points de passage ?

Peut-être, mais en tout cas je ne mettrai pas les adresses. En plus il y a pas mal de gens qui m’ont dit qu’ils préféraient trouver les moulages par eux-mêmes, car l’impact est meilleur quand on tombe dessus par hasard.

 

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Toile à la galerie Ligne 13 + Magazine « Palace Costes » - septembre 2010

 

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Magazine « Vivre Paris » - juin 2010

 

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Ici à la Flower Nuit Blanche, début octobre – le visage de Gregos apparait en projection sur la façade de la Mairie de Clichy en live-painting

 

FC: Tu as vraiment créé un buzz avec ces visages, il y a quelques mois à peine on ne savait pas qui tu étais, et désormais tu es devenu incontournable sur la scène du street-art parisien. La recrudescence de tes collages dans les quartiers de passage n’y est sûrement pas étrangère. Plusieurs articles parlent de tes « têtes de l’art » dans la presse. Ta présence aux Rencontres Urbaines en mai, tes collaborations avec le collectif UHU, ta participation à Rue-Stick et à la Flower Nuit Blanche orchestrée par Nowart non plus. Que penses-tu des collages en groupe ?


J’aime bien le principe, et puis cela permet de coller tranquillement même en présence de la police, l’union fait la force ! A Rue-Stick , j’ai même entendu un policier dire à son collègue « on peut rien faire ils sont trop ! » (NDLR : il y avait pas loin de 100 artistes à redécorer la rue Alibert et le Dune lors de Rue-Stick # 4 en juin dernier).

 

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« Flowercollab » à Rue-Stick avec Nowart en juin dernier

 

FC: Ca c’est plutôt pas mal ! Tous les artistes ont des anecdotes à raconter sur la pratique de leur art, tu dois en avoir quelques croustillantes à nous raconter ?

A Paris la nuit à 4h du mat’, tu rencontres que des gens bourrés, c’est une atmosphère très particulière, il y a des bagarres, des gens bizarres…une nuit je venais de coller un visage en bas des escaliers de la rue Chappe quand soudain le type qui habitait juste en face ouvre ses volets en grand et se présente avec un hachoir à la main en hurlant « j’en ai marre de ces mecs qui viennent pisser !  j’vais leur couper les c…(NDLR : biiiip) ». Je suis resté un peu ébahi jusqu’à ce que les policiers arrivent, les voisins avaient du appeler pour tapage nocturne car il venait sûrement de s’engueuler avec sa femme…Une autre nuit, j’étais en train de prendre mon collage en photo et une fille s’est mise seins nus devant moi en disant « et moi, vous me prenez en photo ? »…enfin, des anecdotes comme celles-là j’en ai des dizaines…

 

Dédicaces : L’équipe d’SOS Racisme qui a fait pas mal de choses pour moi et avec qui je collabore en tant qu’artiste bénévole, Nowart, Lazoo Toufik, Véronique, M. Chat, Speedy Graphito, FKDL, tous les artistes et les passionnés de street-art et les photographes de rue !


Vous l’aurez compris, même au risque de vous faire hacher menu, il ne vous reste plus qu’à coller son minois un peu partout et à le customiser à votre sauce si vous voulez avoir la chance comme Gregos de voir un spectacle topless gratos…facile, ses moulages sont disponibles sur son  site , alors comme on dit : YAPLUKA ! Merci Gregos pour cette interview…et le tuyau !



Interview & photos par Chrixcel, photos Galerie Ligne 13 + mosaïque Brin d’Amour


Gregos à la Galerie Ligne 13 -


Le site de Gregos

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