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Chifumi Interview

       

Par Vincent Morgan |  Publié le Lundi 28 Février 2011.

Interview avec l'artiste Chifumi de Mulhouse. Collages géants, tatouage, insécurité, musique industrielle et influence contemporaines. A découvrir.



FC : D’où viens-tu Chifumi? Raconte-nous tes débuts et ta découverte du street art.


C'était il y à 2 ans, lors de mon arrivée à Mulhouse que j'ai poussé la porte du fabuleux monde du graffiti. T'as juste à ajouter l'accent alsacien aux personnages d'une nouvelle de Bukowski pour comprendre directement le ton. C'est une ville "sale" qui à mal vécu l'effondrement de son activité industrielle.

Dans les statistiques c'est la ville avec le plus fort taux de petite criminalité mais dans le concret c'est une ville comme toutes les autres, avec ses avantages mais aussi ses défauts. L'ambiance y a toujours été sombre c'est vrai mais très loin des clichés véhiculé par TF1 aux infos, qui font qu'elle est peu à peu devenue le spectre de sa réputation de bad boy. L'ambiance quartier y est omniprésente bien que la masse de production artistique dite "Hip Hop" y soit vraiment clairsemée.


FC : Merci pour la description! Qu’est ce qui t’as poussé à créer tout ça ?


Avant de te fondre dans un milieu et de t'y plaire, il y a toujours un temps d'adaptation. J'en suis vite arrivé à m'exprimer des les rues de cette ville pour m'y intégrer, je voulait y peindre le sentiment d'insécurité qui englobe tous les habitant de Mulhouse.

Avec un peu de recul j'ai compris que s'exprimer sur les murs de la ville contribue à agrandir ce sentiment, quoi que tu dessine dans la rue, tu est assimilé à un vandale des quartiers et tous les codes qui s'y rapportent.

En exagérant le truc, j'ai collé des affiches véhiculant une certaine esthétique de la violence : signe de gangs, drogue, armes... J'ai peint des mains en référence d'un passage du livre "l'herbe bleue" que j'avais lu dans mon enfance. C'est ensuite devenu ma marque de fabrique.

 

 



FC : Quels sont tes goûts en terme de livres et de films?

J'ai toujours été fasciné par les beatnik, leur façon d'être en perpétuel mouvement, de refuser tout dogme établit et leur quête d'hédonisme. "Sur la route" de Kerouac a eu beaucoup d'influence sur ma façon de voir les choses. Puis Nietzsche et la Bible... Les Throbbing Gristle, Stupéflip, Otto Von Schirach...

 

FC : Tes sources d’inspiration ?

C'est super vaste, je puise beaucoup dans les avant-gardes. L'Homme c'est toujours imposé en reniant ses pères et en adorant ses grands pères, dans tous les domaines et à toutes les époques. Les exemples dans l'histoire de l'art son abondant entre DADA, les suprématistes, Fluxus, le minimalisme. Même l'énergie folle et bariolée du Hip Hop s'est imposé dans les 80s sur l'art conceptuel des 70s.

Je puise le plus dans mes voyages et mon mode de vie, je ne peux pas rester plus de 3 jours dans la même ville et dormir au meme endroit avec les mêmes gens. J'ai besoin de changement permanent.


FC : Cite nous un artiste ou plusieurs dont tu admires et respecte le travail.


Marcel Duchamps, Malevitch, Ben, Zevs, Mathew Barney, Genesis P Orridge, Buren... Il y en à tellement

 

 

 

FC : Comment t'organises tu pour réaliser tes collages? Le papier, l'encre? Tu fais tout à la main?


Pendant plus d'un an j'ai tout peint à la main, au pinceau sur des grands rouleaux de papier. Je traçait à l'aide d'un retroprojecteur. Une technique qui demandait beaucoup de temps et d'espace.

Ensuite je suis passé dans une phase du tout imprimé, j'en reviens doucement, les teintes noires ne sont pas aussi saturées qu'avec de la peinture. C'est fade et ça devient grisâtre avec le temps.

 

 



FC : Peux tu nous expliquer le rapport entre tes oeuvres, les tatouages et les endroits de la ville ou tu décides de les coller?


Mes dessins mettent en scènes des bras de gangster effectuants les actions typiques que le passant lambda s'attends a voir lors ce qu'il rencontre une bande de jeunes voyous. Ils reprennent les codes de l'inconscient collectif mis en place par les média sur la vie dans les banlieues. Les tatouages sont un langage de communication qui, dans la société occidentale est directement assimilé au milieu carcéral. Ils véhiculent une image: tu peux avoir un dessin de colombe avec un rameau sur l'épaule, ça ne change rien. Le fait d'être tatoué prime sur la nature du motif.

Ce système m'amusait car il est absurde, J'ai donc inscrit sur mes dessins de bras des tatouages typographiques parlant d'eux même: Révolte, Emeute, Massacre... Ces mots n'ont pas vraiment de corrélation avec les actions des mains, en tout cas je n'y n'attache pas d'importance, bien que le spectateur soit tenté d'y voir un message lié. Libre à lui d'y voir sa propre histoire. C'est ce que j'aime avec les tatouages: finalement on y voit ce que l'ont veux, on est finalement obligé de se projeté à l'intérieur de leur symbolique à travers nos expériences personnelles.

Je m'arrange pour utiliser le contexte du lieu pour chaque collage, l'idée n'est pas de faire un dessin et d'ensuite réfléchir où le poser mais plutôt l'inverse.



FC : Peux tu revenir sur ta dernière exposition dont nous avions parlé sur FatCap:


Oui, j'ai eu l'occasion d'exposer mon travail à la galerie "Le Truc" en aout dernier. C'était pour moi l'occasion de me poser tout un tas de questions sur l'assimilation des arts "urbains" en galerie et de pouvoir montrer d'autres pièces que mes mains. La plupart des oeuvres présentées avaient comme problématique le point de vu entre artiste urbain / vandale. C'était une façon pour moi de vraiment me démarquer du milieu du hip hop et de dénoncer la difficulté de renouveau d'un courant qui fête bientôt ses trente ans.

 

 



FC: Tu a réalisé spécialement pour cette interview un mur bien spécial. Peux-tu revenir sur la démarche et sur les tensions interne à notre mouvement que tu as voulu mettre en exergue? Notamment la dualité exposition en galerie et graffiti hardcore...


J'ai représenté une scène de Hold Up sur un centre d'art. C'est donc un artiste urbain qui prend en otage un lieu institutionnel d'art contemporain. Tout cela en référence au questionnement entre le passage de street artistes de la rue vers la galerie. Il existe des rapports de forces entres les 2 esthétiques bien qu'à l'heure actuelle, beaucoup d'artistes dits "urbains" ont continué leurs chemins dans la galerie. Certain même n'ont plus du tout d'activités artistiques en dehors des whites cubes. La galerie deviendrait donc une suite logique d'expression pour le street art? Les oeuvres ne sont plus dans la rue mais basent leurs fondement esthétique à partir des codes urbains développés depuis ces 30 dernières années.

D'autres irréductibles ne considère que d'un mauvais oeil tout rapprochement possible avec les institutions, au nom d'une "street credibility".

Il existe clairement des tentions dues au fait que les frontières entre les circuits de l'art contemporain et le street art se sont disloquées. Les pionniers du street arts sont de nos jours entièrement aspirés par le marché de l'art; bien loin de leurs idéaux premiers d'expression ouverte et gratuite sur le monde. Le graffiti c'est propagé aussi rapidement à travers le monde depuis le début des année 80 car il apportait un souffle nouveau dans le monde de l'art, entre autre car il avait le don d'être totalement émancipé de toute valeur marchande. Dans un sens on peut le comparer aux premières expérimentations d' "art action" d'Alan Kaprov.

 

Le mur réalisé pour FatCap

 

 

 


FC : Qu’est ce qui fait pour toi qu’une pièce est réussie?


Nicolas Bourriaud dans sa définition de l'art met en avant les liens que nous mettons en place avec notre perception du réel. Je suis d'accord avec cela. Dans l'espace urbain, j'aime faire résonner les pièces avec le lieux, prendre en compte leur contexte social mais aussi architectural. Intriguer le spectateur est important aussi, lorsque je colle des signes de gangs qui sont généralement abstrait, on ne comprend pas ce qu'une image comme celle là fait dans la rue. On ne possède pas forcément des bons outils de compréhension picturale. Je considère qu'une de mes pièces est réussie lors ce qu'une de mes images épouse parfaitement le lieu, qu'on ne l'imagine plus sans mais qu'en même temps on ne comprenne pas vraiment son fondement.

 

Vidéo de Chifumi et Milkvonstrass, un rendu VHS incroyable pour un mur réalisé en 2010!



FC : Quelle serait pour toi l’ultime reconnaissance ?


Hahaha Je travail depuis quelques temps sur le "sandwich Chifumi", je serais des plus comblé si Joel Robuchon le mettait en scène dans une de ses émission culinaires.


FC : Joel Robuchon! :)  Comment définirais-tu le millieu de l’art?


Pour moi c'est un monde plein de rencontres, et puis c'est super pour se faire des filles ;)


FC : Des projets à venir ? Apparemment tu voyages beaucoup en ce moment.


Depuis mon retour de voyage, je travail à une série d'impressions sérigraphies, des sculptures, des masques. L'hiver est rude dans l'est de la France, j'ai toujours été une flipette avec les climats hardcore donc je met en stand-by ma carrière de street artiste en attendant le redoux. J'ai intégré le staff de l'association Démocratie Créative, on prépare des gros évènements pour cette été / automne. C'est toujours enrichissant de passer de l'autre coté de la barrière entre artiste et organisateur.

 

 



FC : Le mot de la fin, dédicaces ?

Un grand merci aux malabars d'avoir gardé des tatouages à l'intérieur.

 

FC: Merci Chifumi!

 

Chifumi sur FatCap

Le site officiel de Chifumi

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