Covering

Riviere de beton

       

Par Vincent Morgan |  Publié le Lundi 2 Août 2010.

Reportage sur la rivière de béton de Los Angeles, ses graffitis immenses et variés et leur nettoyage dispendieux.

FatCap vous présente un article de Kim-Lin sur la rivière de Los Angeles. Après avoir visité l'Inde (voir son article sur Bombay), la voici plongée dans la cité géante de la côte ouest. Elle nous propose sa vision de la ville, ainsi que de superbes photographies de la fameuse rivière de béton qui accueillait des centaines de graffiti dont des pièces mythiques de plusieurs centaines de mètres (voir l'article sur Saber). En l'espace de quelques mois cette rivière s'est transformée en cimetière de graffiti fantômes sous l'impulsion de la ville qui a recouvert de peinture blanche tout ce qui ressemble à du graffiti. Triste évènement qui a couté plusieurs millions à la ville de Los Angeles qui a préféré les investir dans cette entreprise négative plutôt que de combler le manque de moyens de son système d'éducation... Bienvenue à Los Angeles et merci à Kim-Lin pour nous faire partager son voyage dans la rivière de béton.

 

O

 

French kiss and LOST ANGELES, expressionnisme abstrait. The naked city...


Moi, les gens pour rigoler ils m'appellent le GPS à ordures. Ca c'est parce que quand je voyage aux quatre coins du monde, je m'en fout des Taj Mahal ou des Grandes Murailles. Ce que je cherche surtout ce sont les endroits alternatifs, ceux qui échappent aux visiteurs pas très zélés, pour  savoir ce qu'il se passe loin derrière la carte postale.

 

44

 

SD

 

Ce que je connaissais du graffiti se résumait à l'expérience quotidienne de la ville, attirée par cette forme d'art démocratique mais sans trop en posséder les codes. C'est la rencontre avec le writer Ewok à New York qui m'a véritablement ouvert à cet art.

 

Les Etats Unis sont un modèle planétaire en ce qui concerne la culture urbaine. Musique, films, divertissements, styles sont la référence ultime.  Et pour le graff, New York et Los Angeles sont les Mecques. Mais si New York est la mère patrie du graffiti, Los Angeles a des conditions climatiques et urbanistiques pour développer cette discipline et un site unique: la Los Angeles River. Un site chéri par toute personne baignant dans la street culture que ce soit danse, graff, cinéma, mode etc... Un site malheureusement menacé par les obsessions hygiénistes des autorités qui y voient une zone de non droit qu'il faut s'acharner à nettoyer.


Ma première fois à Los Angeles c'était en 2009 lors du pèlerinage que je faisais autour du monde pour faire des photos de danses urbaines. J'étais là pour 3 semaines à chercher du Krump, une danse dérivée du hip hop qui a surtout été médiatisée par le film "Rize" de David Lachapelle.

 

YY

 

z


 

J'atterris dans une mer de béton aussi grande que la région parisienne où s'entrelacent des autoroutes comme dans une machine à marchmalow de la fête foraine. Une ville impossible à aborder quand son seul moyen de transport n'est rien d'autre que ses deux jambes tant la ville est étalée. Ce qui est mon cas. Des voyages sans fin dans les transports en commun. Je peux attendre le bus, attendre et attendre pour l'éternité, une fois atteint Down Town après un trajet interminable, j'ai toujours l'impression d'être au milieu de nulle part. De loin, Los Angeles est pour moi un des rares endroit sur terre où je perds pied. La ville est faite pour la voiture. Les gens de Los Angeles prêchant la liberté. Libre à toi de posséder une bagnole, d'y être tout seul dedans, et libre d'être seul comme un con coincé dans les bouchons.


Beaucoup disent que Los Angeles c'est comme une grande banlieue à la recherche d'une ville.


Historiquement, Los Angeles s'est construit dans l'idéal des WASP privilégiant une vie centrée sur la famille et son espace individuel ouvert sur la nature. Dans ce plan d'urbanisation absurde, pas de centre ville comme on l'entend au sens européen du terme. Ce motif d'habitat individuel, aidé par l'utilisation intempestive de la voiture et le développement de l'industrie du cinéma ont provoqué l'étalement d'un tissu urbain à n'en plus finir. Espace et nature, toujours repoussés plus loin sont désormais des idéaux évanouis.

 

11

 

S

 


Avec toute cette pollution (le "smog"), je n'avais pas remarqué que la nature était  quand même présente. C'est en revenant en 2010 et en logeant dans la Valley que j'écarquille des yeux et demande "On a construit des montagnes depuis l'année dernière??? C'est incroyable!".


La première fois, j'étais hébergée à Down Town, dans le quartier industriel. Un aggloméré de studios, de bâtiments industriels et entrepôts (warehouse) qui s'étale jusqu'au financial district (le quartier des finances). Down Town n'est pas un quartier résidentiel excepté ses quelques lofts. Dans ce champs d'entrepôts, des murs, des murs aveugles, avec en  fond de parking, à flanc de rue, en offrande, le quartier des writers.

 

graffiti

 

1

 

3

 

4

 

Juste derrière ce loft arty branché où je squatte s'étire la Los Angeles River. Une rivière en béton à sec la majeure partie de l'année. C'est en découvrant ce lieu que j'ai vraiment eu le sentiment de faire face à la démesure américaine. Une rivière en béton... Un trou gigantesque au milieu de ce trafic infernal comme une toile à l'échelle urbaine. Il n'appartient qu'à Los Angeles de posséder un tel terrain de jeu pour les graffiti artistes. Ce lieu insolite sert beaucoup de décors pour illustrer l'aspect "street underground" de la ville dans les films et shootings en tous genres.

 

1

 

2

 

6

 

La Los Angeles River est donc un site privilégié: temps, produit de l'intimité que propose le lieu, des entrées et sorties dissimulées mais assez larges pour y accéder en voiture, à l'abri des éclairages publics. Long de près de 80 kilomètres, le spot est idéal pour y voir fleurir des projets colossaux. Le sobre lettrage M T A (acronyme du crew MTA ou Metro Transit Assassin) blanc cerné de noir  ou le graff plus élaboré de SABER se déploient sur des dizaines de mètres et sont visibles par avion ou depuis l'autoroute. Une sphère où l'isolement est impeccable, presque pure, presque immaculé qu'il pourrait se transformer en véritable piège à rat pour une femme seule. Le silence est assourdissant. Le train longe la berge et passe régulièrement comme une très lente respiration nous envoyant ses vapeurs d'une désormais lointaine civilisation. Mais finalement pas tant de projets de graffitis, à part quelques événements officiels, la Los Angeles River est plus comme un grand cahier d'écritures où se juxtaposent toutes sortes de tags. De l'acronyme au message perso "Marry me " ou "Vanessa sucks dog dicks" etc...

 

QQ

 

8

 

T

 

 

a

 

Cet art, a toujours été le jeux de la transgression de l'espace public et à Los Angeles, reporté comme crime. Certains membres du groupe MTA arrêtés en janvier 2009 encouraient une peine de 4 ans. Et depuis septembre 2009, la répression contre le graffiti sauvage et le tag s'est  sérieusement radicalisé. Peut être parce que la criminalité en baisse ici n'est plus un argument politique. Les autorités publiques s'acharnent depuis à "nettoyer" le secteur down town et la Los Angeles River à coups de peinture. Ce genre d'action n'est pas inédit. Elles se répètent régulièrement,  tous les cinq ans environ. Selon les estimations des autorités, le graffiti seul du crew MTA, coûterait 3,7 millions de dollars à recouvrir de peinture.

 

MTA1

 

MTA

 

De la peinture plutôt qu'un nettoyage à l'eau pressurisée, pour des raisons écologiques car les résidus de peinture s'écoulant dans la rivière qui débouche à quelques kilomètres dans l'océan est un risque de pollution. Mais la décision est prise. Lettres et personnages peuplant murs ou rivière se sont évanouis derrière des compositions géométriques sensibles. Dissimulés timidement sous ce "champs coloré" rappelant des toiles de Mark Rothko ou Nicolas de Stael, on devine sans peine  l'éclatante énergie anarchique d'un tag ou d'un graffiti. La version graffiti des officiels. Les berges de la LA river se sont vues recouvrir d'un curieux patchwork de peinture grise.

 

EE

 

5

 

33

 

1

 

2

 

1

 

Une lutte affligeante pour les graffiti artistes qui y voyaient ici, le seul endroit où le graffiti et le tag auraient pu être toléré et voir légal. Le "5 Pointz" de la West coast, le temple du graffiti à New York, un bâtiment totalement offert à cet art. Un énorme gâchis d'argent aussi qui met certains angelins en colère. Un gâchis selon eux à cause des restrictions budgétaires dont souffre la ville. Une action onéreuse très mal venue en temps de crise.


"Au moins ça fait une nouvelle page blanche pour les graffeurs" s'amuse un writer. Une nouvelle page est ouverte.

 

Texte : Kim-Lin Bailly

 

Photos: Kim-Lin Bailly

 

Le blog de Kim-Lin

 

E

 

7

 

8

 

Partager sur: Twitter | Stumbleupon | Digg | Delicious | Instapaper

DERNIERES VIDEOS