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Mourouj Airlines Report

       

Par Sophia Fatcap |  Publié le Mercredi 4 Novembre 2015.

Immersion dans l'évènement phare de cette année en Tunisie. Dix artistes interviennent sur un avion de TunisAir.

Comment attirer l’attention sur un lieu public en perdition ? Une association de quartier en Tunisie a répondu à cette question en organisant un festival de cultures urbaines dans leur parc, en aout dernier. Et comme celui-ci abrite un boeing 737, dix graffeurs français et tunisiens se sont attaqués à l’avion à coup de bombes de peintures. C’est une première en Afrique ! Retour sur cette manifestation festive aux portes de Tunis.

 

 

Fin d’après-midi au parc de Mourouj, Salima savoure un thé à la menthe avec sa sœur et une voisine. Assise sur le gazon, elle surveille à distance ses deux filles. Syrine, 9 ans et Tasnim, 5 ans, participent à un atelier de bande dessinée. Leur table de travail est placée sous l’aile d’un Boeing 737, l’une des curiosités de ce parc dédié aux transports. Des dizaines d’enfants courent dans tous les sens. L’avion est entouré d’échafaudages et une dizaine de graffeurs s’affairent à le décorer. Des jeunes et des familles observent la performance.

 

Difficile de croire que cette scène s’est passée à Mourouj 2, cet été. Ce quartier situé à huit kilomètres au sud de Tunis abrite un parc de 100 hectares qui pourrait être un poumon de verdure pour les habitants de la capitale et pourtant il est très peu fréquenté. « Mal famé », « pas entretenu », « à l’abandon », se plaignent les riverains. Un terrain de football aux poteaux de but fatigués reste le terrain de jeu de quelques jeunes. 

 

 

Symbole de l’état du parc, le Boeing 737 - offert par Tunisair il y a vingt ans -, dépérissait depuis plusieurs années. C’est donc avec la réhabilitation de l’avion que l’association des habitants de Mourouj 2 a voulu amorcer un renouveau. Elle a organisé un festival baptisé « Mourouj airlines », dont le point d’orgue a été la transformation du Boeing 737 décrépi en œuvre d’art monumentale. « Nous espérons que cet espace va redevenir un lieu d’animation, avec des manifestations culturelles régulières », dit Adel Azabi, président de l’association. 

 

Pour relever ce défi, ils ont fait appel à Kif Kif international. Cette association franco-tunisienne a organisé plusieurs jams depuis 2011 : « esprit Bat7a », « Vertige Graffik » ou encore « Meeting Graffiti ». « Nous développons les échanges entre la France et la Tunisie en nous adressant en priorité à la jeunesse, avec les moyens d’expression qui lui sont propres : rap, musique, vidéo, graffiti », explique le Président de l’association, Claude Danrey. 

 

Kif Kif a donc réuni dix graffeurs. Pour cette première en Afrique, l’équipage était composé d’artistes français confirmés et de jeunes talents tunisiens. Parmi ces derniers on retrouve une partie de la génération de graffeurs qui a émergé depuis 2011: Meen-One, Va-Jo et Inkman. Ainsi qu’un nouveau duo venu de Sfax, Sayko et Mosk, qui forment le ST4-Crew. Côté français, inutile de vous présenter Marko, Lazoo, Pest, Nilko et SlyTwo.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Faire vivre dix individualités sur un support aussi particulier qu’un avion n’est pas chose facile. Chacun y est allé de son idée pour apporter un peu d’unité au résultat final. Réunis autour d’une feuille sur laquelle est dessiné la façade de l’avion, les artistes élaborent un plan de bataille. Nilko, Marko, Lazoo et Pest mènent les échanges. Meen One tente de faire entendre sa voix. Plus en retrait, SlyTwo, Va-Jo et le ST4 Crew sont en observation. L’idée jaillit enfin ! Nilko explique : « On a décidé de « déchirer » l’avion suivant des diagonales révélant une couche inférieur de couleurs à dominante chaude pour trancher avec le vert et bleu du fuselage. »

 

Après deux journées passées à régler les échafaudages, les choses sérieuses commencent un mercredi, sous un soleil de plomb. Inkman se perche sur la nacelle qui lui permet d’atteindre la queue de l’avion. Nilko joue les équilibristes sur un échafaudage brinquebalant pour dessiner les enfants qui déchirent  le haut de la carlingue. Plus bas, Pest réalise deux lettrages, sans quitter la terre ferme. Va-Jo quant à lui est confortablement installé sur l’aile de l’avion. Une place de choix. À côté, Meen-One trace les traits de la princesse berbère Dihya, personnage historique qui revient régulièrement dans ses oeuvres. Lazoo a « opté pour une version flexible de [s]on intervention. C’est pour cela que [s]es personnages sont répartis le long du fuselage ». Sur une longue diagonale, les ST4 crew apposent un lettrage aux tons doux. On croirait des hiéroglyphes. Le nez de l’avion est occupé par une majestueuse tête de faucon dessiné par Marko. L’autre côté de l’avion arbore un nouveau logo : « Mourouj Airlines ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ST4 Crew – monkey style

« Nous voulions réaliser notre mascotte, un singe, mais comme elle ne s’intégrait pas vraiment dans l’idée générale, on a opté pour des lettrages. »

 

 

 

 

 

 

Inkman – Love is in the air

« Peindre sur un avion m'a donné une sensation complétement différente de ce que je ressens habituellement avec les murs et les toiles, vu la qualité du support. L'idée générale de la fresque est une conversation visuelle entre différents styles, calligraffiti, illustrations, Flops, lettrages... »

 

 

Lazoo – 

« Je me suis adapté en attendant que les différents artistes commencent pour pouvoir intervenir ensuite. C'est pour cela que mes personnages, des enfants qui déchirent la couche supérieure de la peinture de l'avion, sont répartis un peu partout le long du fuselage. De ce fait, j'ai pu échanger avec Meen ,Inkman et les ST4 pour trouver la juste intervention. »

 

 

Marko – le faucon tunisien

 

 

Meen-One – Dihya, reine berbère

« Ma composition est autour de l'identité. J’ai dessiné le visage de Dihya, princesse berbère, car savoir d'où on vient, reconnaître notre appartenance à une culture nord africaine qu'on essaye toujours de négliger est primordial à l'ère de la mondialisation culturelle. Quant à l’œuvre collective, cela fait plaisir de bosser avec des anciens tels que Marko et Lazoo. »

 

 

 

SlyTwo –

« J’ai essayé de me mettre au service de la composition générale. Au départ je voulais peindre un amas d’oiseaux, pour rappeler la volonté de faire de ce parc une réserve pour ces animaux. Suite à la proposition de Marko – dessiner un faucon sur le nez de l’avion-, j’ai finalement opté pour les plumes qui donnent plus de cohérence à l’ensemble. Finalement, mon style propre n’est pas visible mais cela ne me dérange pas. »

 

Nilko – Les enfants déchirent tout

« Nous avons décidé de « déchirer » l’avion suivant des diagonales révélant une couche inferieure de couleurs à dominante chaude pour trancher avec le fuselage vert et bleu. J’ai ouvert le bal en traçant ces dechirures tout du long afin de placer tous les artistes. J’ai ensuite collaboré avec Pest, Inkman, Sly2 et Jaye à l’arrière de l avion surtout. J’ai terminé par une femme pilote de l’autre côté, dans le style des personnages de Lazoo. »

 

 

 

Pest – Du lettrage avant tout

« Ce que je fais, c’est du graffiti classique dans la pure tradition, axé sur la lettre, le flow et la dynamique. Rien de très cérébral, juste du graffiti. »

 

Va-Jo – funky old tunisian

« J’ai choisi de représenter un vieil homme tunisien. En lui donnant un côté funky et coloré, j’ai voulu casser les clichés. J’avais aussi la volonté de donner une note d’espoir dans la période de transition actuelle. » 

 

Pour Kif Kif International, la participation a cette manifestation est aussi un moyen de se montrer solidaire avec le peuple tunisien. Pest se souvient du moment où Claude Danrey l’a sollicité pour trouver des graffeurs français : 

 

« C’était après les évènements du Bardo. Il y avait tout un tapage médiatique qui poussait à avoir peur de venir en Tunisie. J’ai dit aux gars ce que j’en pensais : « Des fous il y en a partout mais pour le moment je n’en ai jamais croisé là-bas [en Tunisie, NDLR]. » J’ai sollicité des artistes dont je savais que pour eux ce n’était pas juste peindre un avion. C’est aussi un moment de partage. »

 

L’échange a bien eu lieu. Sly Two apprécie d’avoir pu « prendre du temps pour visiter Tunis avec le ST4 Crew, échanger avec un dessinateur de bande dessinée – Yassin Ellil – sur [leurs] travaux respectifs et rencontrer des Tunisiens qui m’ont invité chez eux. » Il a aussi passé quelques heures avec les lauréats d’Open Graff, tous désireux de lui montrer leur croquis. Ce concours a permis à une dizaine de jeunes graffeurs – déjà la relève – de repeindre un bâtiment désaffecté, avec des bombes de peinture fournies par les organisateurs de « Mourouj Airlines ». Selon SlyTwo, « c’est grâce à ce genre de rencontres qu’une communauté artistique se construit ». Il leur conseille d’observer le travail des uns et des autres. Et surtout de rester en contact.

 

 

 

 

 

Au fur et à mesure que les jours passaient, la présence des graffeurs a attiré les quelques habitués du parc, puis les curieux et les voisins. Et c’était bien l’objectif de l’association des habitants que de faire venir un public varié grâce à cet événement spectaculaire. Les activités proposées sont nombreuses et les animateurs sont des artistes reconnus, comme le slammeur Anis Zgarni, le BDiste Yassine Ellil ou encore les rappeurs du collectif Debbo. À cela s’est ajouté une projection de courts métrages proposée par la Fédération Tunisienne des Cinéastes Amateurs (FTCA). Et le samedi matin, la section locale du Croissant Rouge a animé une session de formation aux premiers secours. 

 

Le lendemain du festival, la nouvelle décoration de l’avion attirait déjà des visiteurs. Les enfants tirent leur parent par le bras avant de se planter devant le metal coloré. Une jeune femme et un jeune homme venu de l’Ariana – quartier de Tunis - se prennent en photo devant l’avion. Ils ont entendu parler de « Mourouj Airlines » sur Facebook et s’empressent de poster quelques photos. Pest se souvient aussi d’un échange deux jours plus tôt : « On quittait le parc avec Marko, en fin de journée, en route pour notre hôtel. Là, deux mères de familles et leurs enfants nous ont rattrapé. Et l’une des deux femmes nous a dit : « On voulait juste vous dire merci ».

 

Il est vrai que le parc revient de loin. Au milieu des années 1980, c’était la plus grande décharge non contrôlée du pays, avec 1200 tonnes de détritus déversés chaque jour. Les eaux du lac sont souillées par les déchets industriels et hospitaliers qui viennent s’ajouter aux déchets ménagers en toute illégalité. Le trafic routier est encombré par le balai incessant des camions. Les odeurs nauséabondes, la prolifération des rats, insectes, mouches, oiseaux et chiens errants, rendent la vie impossible aux habitants. Les riverains se mobilisent alors pour faire fermer la décharge. Après des années de combat, ils font plier les autorités de la dictature naissante. Un parc est finalement inauguré en juin 1999, lors de la journée mondiale de l’environnement.

 

Ce sont alors des années fastes. Plantation de 30 000 arbres, aménagement  d’un terrain de pétanque, d’un espace de jeux avec toboggans pour les enfants, installation de panneaux de basket pour les sportifs. Une locomotive se transforme en bibliothèque. Le fameux Boeing 737 accueille une salle de cinéma. Seulement sans réel entretien, les installations ont peu à peu perdu de leur éclat, jusqu’à devenir inutilisable comme l’avion.

 

Pour renouer avec ce passé enviable, les idées ne manquent pas. Pour Adel Azabi, « Tout cet espace doit être réaménagé, sécurisé, éclairé. Et pourquoi pas prévoir une animation musicale. On va organiser des spectacles. » Les ateliers organisés pendant la semaine n’ont pas vocation à disparaître, selon lui. « Si nous pouvons poursuivre cette dynamique avec deux ou trois des partenaires, ce sera très bien. » Il ajoute : « Après un événement tel que Mourouj Airlines, le parc ne peut plus continuer comme il était. »

 

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