Interviews

Interview de David Lloyd

       

Par Annelaure |  Publié le Mercredi 16 Novembre 2011.

Rencontre avec le dessinateur de "V pour Vendetta" et de plusieurs comics qui ont marqué ces dernières années. La force du dessin au service d’une vision généreuse du monde !

 

Imaginez que vous marchez dans Londres et soudain vous découvrez un énorme personnage de V peint sur un mur. Quelle serait votre réaction, l’idée vous plaît ?
Je ne pense pas que les Anglais aient l’esprit suffisamment révolutionnaire pour initier ce genre de mouvement. Mais j’ai vu des petites choses de ce genre peintes dans d’autres pays, pas directement, mais grâce à des amis qui m’ont envoyé les photos par mail. J’aime certainement l’idée que les gens aient adopté l’image de V comme un symbole représentant une protestation politique ou culturelle contre ce qui peut être perçu comme de la tyrannie. Ce serait le meilleur héritage que le livre puisse laisser - même si bien sûr le livre n’a pas besoin de cela, car il sera probablement toujours facilement disponible partout.

 

 

Avez-vous déjà essayé de faire du graffiti ? Si non, ça vous plairait de tester une bombe sur un mur ?
David Lloyd : Non, j’aime travailler sur un support durable qui touche le grand public et s’ancre progressivement dans leur conscience, et pas ponctuellement, juste en captant au hasard leurs regards de passants

 

 

Qu’avez-vous pensé au début des années 80 quand vous avez vu les premiers tags et graffiti arriver ?
Il y a eu des graffitis en Angleterre avant 1980 et mon regard sur eux a toujours été le même : si ce n’est pas beau à voir et n’a pas de valeur artistique, je n’y attache guère d’importance. Tout comme je comprends ceux qui créent des graffitis plus artistiques, je ne nie pas cette culture du tag ni les besoins de ceux qui le font juste pour s’exprimer, mais ce n’est pas mon truc.

 

 

Les writers s’expriment sur les murs, sans en attendre un retour glorieux ou pécunier (du moins dans l’esprit d’origine). Est-ce que c’est la même chose pour vous ? Ne dessinez-vous pas juste parce que vous aimez ça sans arrière-pensée ?
Oh oui, ça me manque de dessiner juste pour le fun, comme je le faisais ado en m’embarquant dans de grandes épopées narratives que personne ne payait, mais qui étaient un fantastique apprentissage. Et c’était un très bon moyen de m’amuser. Le pendant de la création en tant qu’artiste professionnel, c’est que vous vous sentez constamment sollicité pour travailler en fonction d’un marché précis, parce que c’est comme ça que vous gagnez votre vie et que vous payez vos factures. J’ai des collègues qui font toujours de l’art pour le fun et le plaisir autant que pour le profit, mais je trouve que c’est difficile de faire ça.
Mon alternative est de m’assurer que je propose toujours aux éditeurs des projets personnels de comics dont je sais que je pourrai retirer une grande satisfaction en travaillant dessus et qui me procureront aussi des rentrées d’argent : Kickback, c’était exactement ça.

 

 

 

Votre travail semble un peu mélancolique, vous jouez sur les blancs et noirs. Comment avez-vous fait vos choix artistiques ?
Ce que je fais n’est pas entièrement mélancolique ou toujours réalisé en noir et blanc. Je pense que vous occultez une grande partie de mon travail en disant cela. Il y a du vrai cela dit, j’ai une personnalité mélancolique qui se reflète naturellement dans une partie de mon œuvre. Et qui s’y reflète à bon escient, je pense. Il y a des années, au début de ma carrière, je n’avais pas le luxe de pouvoir choisir les projets - je prenais ce qui venait. Mais dès que j’ai pu, j’ai choisi ce que je faisais autant que possible afin de maximiser mon plaisir dans un business qui peut s’avérer très dur et se trouve miné par des délais très courts. Pour aller à l’essentiel, j’aime travailler sur des histoires qui ont un sens, qui racontent quelque chose. Je ne pourrai pas passer du temps à dessiner une série sans fin remplie d’histoires d’aventures insensées, même si je respecte ceux qui font ça.

 

 

 

Dans Kickback, publié chez Carabas pour l’édition française, l’histoire est centrée sur un personnage qui essaye de se remémorer un blocage de son passé. Vous pensez que résoudre nos problèmes cachés, refoulés dans nos mémoires est une clé pour un futur que nous commençons tout juste à explorer ?
Oh oui, c’est la psychanalyse de base communément utilisée par beaucoup d’américains mais par peu de citoyens d’autres nations… Les Américains, qui semblent tous très honnêtes quand il s’agit d’exprimer leurs émotions, sont également assez lucides, lorsqu’ils souffrent de problèmes émotionnels ou psychologiques, pour le reconnaître. Et ils vont chercher un remède à ces problèmes à chaque fois qu’ils réalisent qu’ils en ont, là où les citoyens de beaucoup d’autres cultures préfèrent les enterrer, ou les masquer en espérant juste qu’ils iront mieux. Peut-être parce que nous avons honte de nos fissures. Ou peut-être parce que nous pensons mériter nos problèmes ou d’être punis par eux. De toute façon, c’est mieux, bien sûr, de les guérir ou par chance d’endurer un traumatisme qui nous en libère par accident, comme cela arrive dans Kickback.

 

 

Plusieurs de vos livres prennent place dans des mondes détruits ou sombres (Territory, Aliens, V…). Est-ce dû à une demande éditoriale ou un choix personnel ?
Non, c’est une coïncidence. Je suis peut-être mélancolique, mais pas pessimiste.

 

Qu’avez-vous pensé du film “ V pour Vendetta ” ?
Du bien. Différent du livre mais bien en soi. Ça aurait été mieux, s’il avait été plus proche de l’original, mais je suis content qu’il soit aussi bon malgré les différences. Il garde le cœur du message intact - la nécessité d’être soi-même à tout prix - et il transmet le message à un public beaucoup plus large, qui n’aurait jamais été touché si le film n’avait pas existé. Il ramène aussi, vers le livre originel, des gens qui ne l’auraient jamais lu ou acheté autrement. Donc je pense qu’il y a eu beaucoup plus de retombées positives que l’inverse.

 

 

V dépeint un monde morne, mais raconter son histoire a eu des effets positifs sur ceux qui l’ont lu dans le monde.
Oui, parce que ça parle du triomphe dans l’adversité, qui est toujours un thème enthousiasmant pour faire une œuvre, mais à charge de chacun de nous d’être les héros plutôt que V tout seul. Je pense que c’est ce qui rend ce livre peu commun et mémorable.

 

 

 

Nous vivons aujourd’hui dans un monde où ce qui était réuni dans les termes « underground » et « contre-culture » se répand de plus en plus communément, de Tolkien à Philip K. Dick, de Robert Crumb à Vaughn Bodé ou encore Alan Moore et beaucoup d’autres choses dans tous les supports culturels imaginables. C’est significatif pour vous ?
Eh bien, le plus triste pour moi, c’est que beaucoup de tout ça reste encore « underground ». Et des livres comme V ont toujours été vus comme de la sous-culture ou  des œuvres cultes, ce n’est pas la norme. Il n’y aura pas de changement des structures de pouvoir ou d’attitudes vis-à-vis de la vie dans ce monde si le statu quo n’est pas suffisamment ébranlé par les visions des rebelles, des non conformistes autant que par le point de vue conventionnel. Seulement la plupart des membres de notre société, vivant des vies confortables au sein de ce qui passe dans une démocratie, n’ont pas vraiment le souci d’explorer cela, alors je trouve salutaire qu’une part de ce matériau underground se soit échouée sur les rives de la normalité, en laissant son empreinte sur le sable. Espérons simplement qu’il soit capable de s’y tenir debout et de s’y établir durablement.

 

 

 

 

Une partie de l’humanité essaye d’évoluer et de trouver des solutions, en cherchant à s’améliorer, malgré la tendance officielle plus désespérante…
Les « champions du Bien» d’une société meilleure peuvent-ils triompher des structures de pouvoir lourdes qui nous ont poussé à consommer toujours plus, avec trop d’avidité et pas assez de conscience ? Cela ne serait possible qu’à à travers une révolution de la pensée et de l’éducation - ce qui est peu probable - à moins d’un effondrement naturel de ces structures ou d’un travail de sape massif. Et comme les masses sont trop engluées dans leur confort pour mener ce type d’action, cela ne pourrait arriver que par un effet d’implosion naturel ou autre chose que je ne peux imaginer. Ce serait un cruel remède pour les maux de ce monde, tout de même…

Interview : Vincent Pompetti
Traduction : Miceal
Illustrations : David Lloyd


Vous pouvez retrouver cette interview dans le prochain numéro de Paris-Tonkar qui sortira à la fin du mois de Novembre 2011:

 

 

Plus d'info sur ParisTonkar et la nouvelle édition à venir.

Graffiti old school & Urban art ///// 1983-2011

Vingt ans après la parution de Paris Tonkar, le premier livre sur le graffiti français, devenu une référence en France et en Europe, nous avons décidé de ressortir une nouvelle édition de notre ouvrage. Cette seconde édition, en préparation, sera revue et corrigée avec de nouvelles photographies et de nouveaux writers. Elle reviendra sur les toutes premières années du graffiti français mais aussi sur sa présence dans la banlieue (1983-1995).

Pour accompagner cette nouvelle publication, nous avons choisi de lancer un magazine avec l’équipe d’International Hip Hop, avec qui j’ai travaillé dans le journal 1Tox en 1992. Un site web ParisTonkar.com est en ligne depuis la sortie du premier numéro.

Le temps est venu de parler des premières années du mouvement graffiti avec recul et justesse pour que le public connaisse l’histoire de ce moment particulier de l’art urbain, illégal et authentique, créatif et vandale mais toujours aussi vivace en 2011 !

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