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Vox Populi Graffiti

       

Par Chrixcel |  Publié le Jeudi 8 Décembre 2011.

Focus sur un collectif dont les photos de tags ont abouti à l'ouvrage "Photograffi(ti)es d’Expressions Murales : Pierres Philosophales". Le volume 2 est en préparation pour Noël.

On s'exprime à Montpellier...

Au commencement était le verbe. Voilà un adage biblique qui s’applique on ne peut mieux au graffiti, puisque les mots sont les premiers à être apparus sur les murs des rues au tout début de ce mouvement. Des noms, des phrases, des slogans, puis des pochoirs, des collages, des graffs… Dans un élan participatif, le Collectif des 12 Singes fait sa propre « topograffie » en collectant des photos de ces traces, qui sont souvent le fait d’anonymes.

Chacun peut les photographier et les poster sur la page Facebook (déjà 1280 fans !) ou les envoyer pour contribuer à la base de données du site. Ces « photograffi(ti)es d’expressions murales » témoignent de l’engagement de ses auteurs à nous faire partager des expressions dont le sens prévaut souvent sur la forme. Loin des considérations esthétiques, c’est un voyage au cœur de l’expression brute qui nous est proposé dans le premier tome auto-édité paru il y a tout juste un an. L’un de ses membres, Al Lu-Sinon, nous présente son Collectif, au sein duquel si les singes sont les anagrammes des signes, les jeux de langage sont une véritable passion.

Un mystérieux corbeau s'adresse aux usagers du Métro parisien (***)

Qu’est-ce que le Collectif des 12 singes, pourquoi ce nom et qui sont ses membres ?

Nous sommes un Collectif d’écriveurs autoédités qui cherche à véhiculer des informations sérieuses et surprenantes sur un ton décalé : vaste programme, mais nous tentons de tailler des shorts comme Coluche avec la gouaille de Desproges !

Notre nom est bien sûr tiré du film excellentissime "L’armée des 12 Singes", dont nous avons également repris et adapté le logo.

Nos membres sont divers et variés (cf. leur présentation) ce qui nous permet d’aborder de nombreux sujets sous des angles différents.

***

Depuis quand existe-t-il et comment est venue l’idée ?

Le Collectif des 12 Singes est issu d’une bande de potes partageant un certain nombre de points en commun. Il existe depuis décembre 2005, mais nous nous sommes professionnalisés en 2008 avec l’autoédition de notre premier vrai livre "La philosophie south-parkoise, ça troue le cul !!!"

Pochoir de Epsylon Point (2008***)

À la base, l’idée d’écrire nous est venue pour expliquer notre point de vue Anarchiste sur un autre monde possible ! Suite à de nombreuses participations à des manifestations altermondialistes, nous voulions écrire une version actualisée de "Voyage en Utopia" de Thomas More. Comme nous avons pris énormément de plaisir à travailler ensemble sur "Lendemain du Grand Soir", à compiler des informations sérieuses et les exprimer sur un ton léger, et puisque nous avions moult autres choses à dire ou sujets à aborder, nous avons décidé de continuer sur cette lancée.

Un graff d'Oré

Message d'accueil pour lycéens motivés...

Qui sont les Photograffeurs de Pierres Philosophales ?

Pour la petite histoire, je bossais sur la planète Mars (la capitale du graffiti à message écrit) au début 2009. On avait déjà l’idée et la matière pour un recueil d’expressions et courtes phrases qui en disent long, "Démons des Mots font Démo sur Dix Maux" ! Je suis alors tombé sur un graffiti disant « Riez, riez de votre réussite personnelle avant de pleurer de notre échec collectif ». J’ai trouvé ça génial et, hasard, en rentrant sur Montpell’ j’ai déniché dans un marché aux livres "Les murs se marrent" de Régis Hauser, l’intégrale introuvable des 3 tomes plus le 4ème inédit ! Lui avait collectionné pendant 30 ans (de 1970 à 2003, date de sa mort) les graffitis écrits aux toilettes (autant pour hommes que pour dames) et sur d’autres supports !

Photo : Brent Olivier

On s’est alors dit qu’on pourrait faire la même mais en mode photo (lui réécrivait les graffitis) car tout le monde a un appareil photo, au minimum sur son téléphone, et que ça représenterait plus fidèlement la réalité du contexte et le geste de l’auteur ! Du coup, on s’est mis à chasser les bons mots muraux en photo, mais sur Montpellier où nous habitons c’est pas la panacée !

Photo : Julien Fauconnier

En quoi consiste votre démarche participative ?

Justement, comme chez nous nous n’avions pas bizef de matière graffique écrite, nous avons fait appel à la force des réseaux. L’idée en était de partager avec le plus grand nombre nos découvertes (quelques-unes dans la rue et d’autres chopées sur le net) et de centraliser sur cette page facebook moult autres photograffies qui étaient avant un peu perdues dans des profils ou sur des blogs/sites éparses.

Karsher (Nantes)

L'impasse, deux passent...(Paris,***)

Pour les balades photograffiques et le street-Art montpelliérain, le concept global est le même : faire (re)découvrir ce que beaucoup de gens ne voient pas tout en passant devant ! Nous faisons donc des promenades en centre-ville pour sensibiliser les passants à ce qu’il se passe sur nos murs tout comme nous décrivons/décryptons les œuvres et les Artistes.

Là aussi, comme nous ne pouvons pas tout voir ni couvrir toute la ville, nous avons mis en place un réseau de contributeurs qui partagent avec toute une communauté ce qu’ils ont shooté.

Le fameux tag de Jean-Luc Duez (à gauche) a fait des émules ! (à droite) ***

En outre, nous voulons déstigmatiser le graffitisme, en montrant qu’il y a de tout et pour tout le monde, notamment du graff intelligent qui fait réfléchir (ou juste rire) et du graff illustratif qui est de la peinture (ou autre technique) exposée aux yeux de tous plutôt qu’en musée/galerie !

Une citation de Nelson Mandela...

Considérez-vous ces «écritures murales spontanées» comme du street-art ? de la poésie ? de la politique ?

À force de beaucoup en voir, on dirait qu’on lit un peu de tout sur les murs : du vindicatif/subversif qui questionne la société, du philosophique qui interroge notre vision de la vie, du poétique qui remet de l’âme dans nos villes ternes, de l’humoristique qui arrache un sourire aux passants pressés.

Nous voyons dans ces mots muraux deux catégories : celles où ces courtes phrases sont simplement écrites, quasiment par n’importe qui, et celles où il y a un certain travail de mise en scène, avec plus ou moins de visées artistiques.

Détail d'un collage de FKDL (Paris***)

La première catégorie est le plus vieux mode d’expression populaire, quelque part l’ancêtre des blogs à des époques où la diffusion de l’écrit était limitée par son coût. La deuxième catégorie, ajoutant souvent l’image au message, peut être qualifiée de street-Art par sa recherche d’esthétisme pour appuyer le texte et/ou faire ressortir le graff parmi les tags et affiches publicitaires.

...symbole de la liberté (ESFP, ***)

Selon vous, quel impact ces interventions urbaines ont-elles sur les gens ?

Avec nos balades photograffiques on s’est rendu compte que la plupart des passants ne les voient même pas, ou plus (tellement ils sont envahis de messages, publicitaires ou informatifs, ou zappent tout ce qu’ils cataloguent comme tags) ! Souvent, c’est quand nous photograffons un mur que les gens se demandent ce que nous faisons, voient alors le graff et rigolent du message ou se disent « C’est bien vrai ça », « C’est joliment dit ».

Pierre Fraenkel (aka Alsachérie), réalise des séries de lettrages mystérieux et dégoulinants qui apostrophent le passant. Il investit avec dérision les espaces d'affiche libre de sa ville ! (photos : P. Fraenkel). À lire : son interview dans le Graffbombz  de ce mois-ci.

Selon la taille du graff, son emplacement, le fait qu’il se démarque et "sorte du mur", bref sa visibilité, ainsi que sa teneur et son ton, son impact sera évidemment différent ! Si c’est un message sociétal, les gens le scrutent rapidement et selon son orientation politique prendront un peu de temps ou non pour le lire en détail s’il correspond à leurs propres valeurs sociales. Toujours est-il que la plupart des gens, même ceux d’accord avec le message, n’aiment pas trop ce genre d’interventions, les préférant sous forme d’affiche dans les facs ou lors de manifestations.

Si c’est un message philosophique, poétique ou humoristique, l’accueil en général est bien meilleur. Comme les gens sont moins pris à parti sur leurs orientations politiques, ils considèrent moins ça comme du vandalisme mural. Comme pour la première thématique, ils scrutent vite fait et voyant qu’il n’y a pas de revendication politique s’attardent un peu plus à sa lecture (tout en marchant certains tournent la tête pour lire et voir tout le graff, d’autres ralentissent et certains s’arrêtent même). Quand le message est philosophique, les gens y réfléchissent jusqu’à leur arrivée au boulot ou chez eux ; quand il est poétique ils marchent d’un pas plus léger ; quand il est humoristique ils sourient et souvent regardent la réaction des autres passants.

Miss.Tic, Paris***

Toujours est-il que, consciemment ou pas, comme le disait Miss.Tic : « Ce qui s'écrit sur le mur le mur l'inscrit aussi en toi ».

Quels sont vos artistes préférés et pourquoi ?

En matière de graffiti à message écrit il n’y a pas beaucoup d’artistes qui en fassent régulièrement. On remarque d’ailleurs quelques fois que sur un graff illustratif des personnes ont rajouté un message, utilisant de manière complémentaire le graff initial.

Miss.Tic, Paris***

Pour parler des artistes qui écrivent dans leurs graffs, nous citerions évidemment Miss.Tic car elle a écrit un grand nombre de courtes phrases qui font mouche, notre "non-parrain" EpsylonPoint et son comparse Dr. Gâchett, car ils ont toujours le poids des mots et le choc des "pinceaux". Nous aimons aussi beaucoup le travail de Rue Meurt d’Art car ses personnages bleutés sont magnifiques et ses citations bien trouvées, ainsi que JPM Graffiti qui continue dans le graff son travail d’illustrateur avec de très bons jeux de mots de son crû.

Kafka et Buster Keaton s'adressent aux Parisiens par le biais de leur créateur, Rue Meurt d'Art. Au travers de ses phylactères énigmatiques et ses collages d'une grande beauté, l'artiste offre un affichage autrement plus attractif que la publicité, et, quand ils ne sont pas arrachés, ils durent au moins 10 ans !
 

Le Président Sarkozy vu par Raspouteam et JBC (Paris***)

Dans la nouvelle génération, nous citerions Khwezi Stuff Design et Drexel AntiProduct pour leur engagement, Fred le Chevalier pour la qualité de ses personnages quelques fois accompagnés de mots philosophico-poétiques, Jean-Baptiste 'jbc' Colin pour ses compositions graffiques remarquables.

Les collages délicats et poétiques de Fred le Chevalier contituent parfois de véritables saynètes  en images (Paris***)
 

Fred le Chevalier et Push-K surmontés d'une célèbre citation de Rimbaud (Paris***). Affiche par AMNRD

Quels sont les projets du Collectif  ?

Nous finalisons le volume 2 de "Photograffi(ti)es d’Expressions Murales : Pierres Philosophales" pour qu’il soit au pied du sapin à Noël avec sa superbe couverture signée Spray Yarps.

Dali par Sprays Yarps (photo : Brent Olivier)

Toujours en matière de street-Art (mais là que de Montpellier), nous réfléchissons à la parution d’un fanzine gratuit financé par la vente de t-shirts et posters issus d’œuvres street-Artistiques locales.

Cela nous permet de rappeler que si nous adorons le street-Art (comme photograffeurs), notre métier reste l’écriture. Ainsi, le prochain bouquin sera "Des Démons des Mots font Démo sur Dix Maux", un peu dans la même veine que les pierres philosophales puisqu’il s’agit d’une discussion de comptoir « on refait le monde » à base de dictons, expressions, proverbes populaires, aussi bien que de citations, dialogues de films et paroles de chansons.

Woody Allen (Paris***)

Pour le reste, on aimerait bien écrire du théâtre et des sketchs, mais l’avenir nous le dira.

Miss.Tic (Paris***)...
 

VERSUS Mass.Toc et Pedro, qui tournent en dérision la célèbre street-artiste... un "combat de rue" par œuvres interposées ! (Paris, ***)

Des dédicaces ?

Question dédicaces, comme nous suivons de nombreux graffeurs et photograffeurs, nous ne voudrions pas faire de jaloux, par oubli.

Au-delà des quelques noms cités ici, nous voudrions surtout remercier tous les graffeurs qui prennent des risques pour le plus grand régal de nos mirettes, et tous les photograffeurs qui permettent de pérenniser des œuvres trop vite effacées et qui nous envoient ce qu’on ne peut pas aller voir par nous-mêmes ou qui partagent directement avec la Communauté !

À Belleville, un des derniers viviers du graffiti parisiens, Jeroglif et Sorcière réclament une ville libre...ou une vie libre...(***)

Le Volume 2 est disponible ici ! Postez dès maintenant vos photos de graffs à messages écrits dans le Pool Flickr dédié !


Photos***  et propos recueillis par Chrixcel sauf signalées.

Artistes et Photographes non crédités, manifestez-vous, nous  rajouterons les blazes qui manquent !

***

LIENS  :

Le blog du Collectif des 12 Singes

Les Photograffeurs

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