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Graff en Tunisie

       

Par Sophia Fatcap |  Publié le Lundi 25 Avril 2011.

Le graffiti en Tunisie? Ça existe?! Et bien, oui. Il est encore jeune mais il a la fougue et la fraicheur de la jeunesse. Sans compter que la révolution de janvier lui a donné des ailes.

L’idée d’aller voir où en est le graff de l’autre côté de la Méditerranée nous est venue à l’automne dernier. Vu les liens entre la France et le Maghreb d’une part et l’activité débordante dans l’hexagone d’autre part, il nous semblait étonnant que la Tunisie, l’Algérie et le Maroc soient absents de la carte du graffiti mondial. Nous avons donc commencé par nous intéresser à la Tunisie, sans savoir qu’un miracle était en passe de se produire.

Le graffiti en Tunisie était plus anecdotique qu’un épiphénomène, la conjonction miraculeuse de conditions dont la probabilité qu’elles se vérifient au même moment et au même endroit est proche de zéro.

Un miracle, donc. Mais la Tunisie semble une terre propice aux miracles ces derniers temps. La scène graffiti émerge depuis quelques temps et profitera certainement du vent de liberté qui souffle à Tunis et dans le reste du pays. Le graffeur SK-One nous assure que c’est déjà le cas : « J’ai fait un mur à l’Université de Carthage, une semaine seulement après le départ de Ben Ali. A l’invitation des responsables de l’établissement.» Impensable il y a seulement quelques semaines.

SK-One en pleine action (photo SK-One)

Casquette New York noire sur la tête et sweet à capuche sombre, SK-One ressemble plus, dans son apparence, à un writer tendance vandale qu’à un artiste consensuel. Pourtant, il est loin de cela et admet que le graffiti tunisien a “pris un raccourci” par rapport à ses grands frères américains et européens : « Dès les débuts du graffiti (en Tunisie) on a eu la chance d’être pris en considération par les galeries ». Il préfère se concentrer sur cette image plus accessible du grand public et travailler à faire connaître le graffiti au plus grand nombre.

Hafedh, alias SK-One a 26 ans. Il vient de la banlieue sud de Tunis et graffe depuis une dizaine d’années. Dans son coin tout d’abord. « J’ai commencé en regardant des vidéos (de graffiti) que je me repassais des dizaines de fois », confie-t-il. « J’avais une toile de deux mètres sur deux chez moi et je m’entrainais dessus, jusqu’à ce que j’arrive à reproduire ce que j’avais vu », poursuit-il. Pour se tenir informé, c’est aussi le système D : « Je commandais des magazines : GraffIt et Radikal. Quand quelqu’un allait en France, je lui demandais de me les rapporter ».

Toile de SK-One exposée à la galerie ArtyShow (Photo SK-One)

"Pimp my ride" version tunisienne, par SK-One (Photo SK-One)

Toiles de SK-One lors de l'exposition "Evasion urbaine" à la galerie ArtyShow de La Marsa (près de Tunis) en Octobre 2009 (Photo SK-One)

Entre temps, il poursuit ses études et devient informaticien. Ce n’est que récemment qu’il quitte son emploi pour se consacrer à son art à plein temps. « Les gens ont commencé à me connaître après l’exposition que j’ai faite à la galerie Arty show à La Marsa, en octobre 2009 » se souvient-il. Le succès est immédiat. Dès lors, SK-One enchaîne les commandes et les expositions. Il expose même au Printemps des arts en mai 2010. Cela fait de lui le premier graffeur à participer à cet événement.  

L’exposition de la galerie Arty Show en octobre 2009 est la première entièrement dédiée au graffiti en Tunisie. Pour l’occasion, le duo parisien Jaye Nilko, du collectif W73, avait fait le déplacement. Jaye a quitté la Tunisie en 1995 même s’il y retourne très régulièrement. Il a à cœur de voir le mouvement graffiti se développer en Tunisie d’autant qu’il ressent « une fraicheur et une envie très frappante ».  

C’est aussi pendant l’exposition à la galerie ArtyShow que SK-One rencontre Meen-One. Etudiant à l’école des beaux arts de Tunis, le jeune homme est également graffeur. Originaire de Bizerte, Moeen, alias Meen-One s’est installé à la capitale pour ses études. Ses premiers croquis, il les réalise sous l’influence de son frère aîné, graffeur lui aussi. SK-One et Meen-One se voient régulièrement depuis leur rencontre en 2009. Ils avaient collaboré pour une dédicace à FatCap lors de notre première entrevue en octobre dernier.

Meen-One et SK-One se mettent d'accord au dernier moment pour une dédicace à FatCap (Photo Mehdi MBA)

Dédicace pour FatCap réalisée par SK-One et Meen-One en octobre 2010. L'économie de peinture trahit le manque cruel de moyens (Photo Mehdi MBA)

Les deux graffeurs étaient restés déçu de leur production. En cause, le manque de matériel. Nous en étions naturellement arrivés à parler de l’un des freins majeurs au développement du graffiti dans le pays. « Il n’existe aucun graff-store en Tunisie. Pour les bombes, on se débrouille pour en trouver ; mais elles ne sont généralement pas de bonnes qualités. En plus elles coutent 20 dinars pièce (le salaire minimum est à 150€ par mois à peine, NDLR). Et pour les caps, impossible d’en trouver ici. Il faut les importer. », explique Meen-One. « Beaucoup se sont découragés à cause de tout ça » se lamente-t-il. Les choses avancent quand même depuis quelques temps. Les bombes de la marque Montana sont en passe d’être distribué en Tunisie.

Le soutien de graffeurs issus de la diaspora tunisienne fait aussi des émules. Il y a Jaye qui vient régulièrement en Tunisie pour participer à des expositions à Tunis ou Hammamet. Il ramène généralement ses bombes avec lui. El seed aussi est actif. Ce graffeur tunisien installé au Canada a animé un atelier graffiti à Gabès (est du pays) en 2009. Une trentaine de jeunes de la ville ont réalisé une fresque sur le thème de la préservation de l’environnement. Plusieurs autres projets sont en préparation pour 2012 à Teboulbou (sud de la Tunisie), sa ville d’origine.

(photo Jaye Nilko)

(photo El Seed)

De son côté, SK-One propose à des graffeurs moins expérimentés de l’accompagner lorsqu’on le sollicite pour de gros évènements. Comme Jawher, jeune graffeur de 23 ans qui est intervenu avec lui à l’espace Mad-Art de Carthage. Cette transmission est importante pour lui car « s’il n’y a pas de concurrence, le niveau reste bas ».

Le graffiti tunisien progressait donc lentement mais surement à la faveur de quelques initiatives. Mais ça, c’était avant le 14 janvier. Depuis, il y a eu ce grand bouleversement. Le séisme politique imposé par la rue tunisienne. Ce n’est pas un raccourci que le graffiti a pris cette fois ; mais un sacré shoot d’adrénaline.

SK-One était à Tunis le 14 janvier pour célébrer la chute du dictateur Ben Ali. Selon lui, « c’était légendaire ! Il n’y a pas une seule personne qui n’a pas pleuré. » Il a ensuite participé au comité de vigilance organisé dans son quartier. Il décrit un climat insurrectionnelle avec un décompte terrible : 12 miliciens tués, 8 capturés et remis à l’armée. En même temps se manifeste une certaine euphorie et beaucoup de solidarité. Les voisins apportent le café et les repas à ‘leurs jeunes’ dont ils sont « très fiers ». Les enfants sont postés sur les toits pour faire le guet. Chacun contribue à sa manière à la révolution. SK-One en serait presque nostalgique : « C’est une expérience que je raconterais à mes enfants plus tard ».

Armada Bizerta est un groupe de rap de Bizerte - Pièce réalisée par Meen-One (Photo Meen-One)

Meen-One lors de l'une de ses premières collaborations avec SK-One (photo Meen-One)

Le système répressif qui vient de tomber était particulièrement vigilant à certains modes d’expression. « Je me rappelle d'une murale que j'avais faite dans le sud de la Tunisie en 1998. La police était venue vérifier si je n'écrivais rien sur Ben Ali et son gouvernement », confie El Seed. Même constat pour SK-One qui explique la sous-médiatisation du mouvement Hip Hop en Tunisie par l’extrême précaution des médias : « l’Etat censure les pages Facebook des rappeurs, et une télévision derrière va les contacter pour une interview ? Ils vont avoir des problèmes direct ! » El Seed est heureux de constater que « la chute de Ben Ali a emmené avec elle la peur de la répression.»

Exit le dictateur. Vive la liberté d’expression. SK-One et Meen-One sont difficilement joignables dorénavant  tant les sollicitations sont nombreuses. Les universités de Tunis, l’ambassade de Grande-Bretagne parmi d’autres leur demandent de mettre en images la révolution. Certaines formes de street-art ne sont pas en reste. Dès la chute de Ben Ali, les murs de la Casbah ont vu apparaître des pochoirs : le portrait du dictateur déchu barré d’une croix rouge. D’autres figures ornent les rues de la Casbah ces jours-ci. Les portraits en pied, grandeur nature, des martyrs de la révolution, réalisés par un artiste français d’origine algérienne.

Panneau réalisé par SK-One à l'IHEC à l'occasion d'un concert. A droite du personnage, on peut lire "Proud to be tunisian"(fier d'être tunisien) (Photo SK-One)

LUXE est une graffeuse débutante. Tunisienne, elle vit à Paris et se rend régulièrement dans son pays d'origine. Ce jour-là elle était invitée par SK-One pour une collaboration dans la Casbah de Tunis (Photo)

La dessinatrice Willis From Tunis était aussi de la partie. En tunisien, chat se dit "katouss" (Photo)

Le printemps tunisien s’achèvera cette année avec la 9ème édition du festival « Printemps des arts de La Marsa » (sous-titré « post-révolution » pour l’occasion). Pour SK-One qui y participe en tant que professionnel cette année, le vernissage aura lieu le 28 mai. Meen sera lui-aussi présent avec 3 toiles dans le concours amateurs.

N’ayant connu que des régimes autoritaires, les tunisiennes et les tunisiens jubilent de pouvoir enfin briser le mur du silence. « Tellement de personnes veulent s'exprimer et le graffiti est le moyen le plus simple d'y arriver dans la rue », s’enthousiasme Jaye. Et SK-One de conclure : « les artistes commencent à bouger. Ils se sentent plus libres. Avant, on avait même peur de penser à graffer ! »

Pochoir représentant l'ancien dictateur Ben Ali (Photo - )

Appel à contribution

Nous ne manquerons pas de suivre l'évolution de la scène graffiti/street-art en Tunisie. Nous vous parlerons aussi prochainement du Maroc et de l'Algérie. Si vous souhaitez partager des informations, évènements, photographies, expériences sur ces sujets, une seule adresse : FatCap.

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