Interviews

Colorz & Gilbert

       

Par Sophia Fatcap |  Publié le Lundi 23 Mai 2011.

Entretien avec Colorz & Gilbert dans leur atelier à Bagnolet.

Colorz est un old-timer « Metro Veteran » (crews 156, UK, GT, MV, BAD, TNB…) bien connu dans l’univers du graffiti pour son activité passée de vandale international, débutée dès 88. Gilbert & Mazout est membre actif du crew MAC (avec Kongo, Lazoo, Ceet, Alex…) et du collectif Douze12 qui réalise les étonnantes performances AKRylonumerik. Les MAC et Douze12 sont également à l’origine du festival KOSMOPOLITE (depuis 2002) à Bagnolet. Dans la perspective de leur exposition Under Wall qui a lieu actuellement à la Galerie Wallworks et suite à leur collage commun au MUR de la rue d’Oberkampf le 7 mai dernier, nous avons eu un entretien avec Colorz et Gilbert dans leur atelier de Bagnolet.

L’atelier des MAC à Bagnolet

« Colorz »…un blaze qui évoque l’explosion de couleurs quand « Mazout » renvoie au « street bitume ». A première vue l’association a l’air antithétique. Sur quoi repose votre travail dans le cadre de cette expo à deux ?

> Gilbert: Si nous avons des personnalités et des modes d’expression très différents, nous avons un profond respect mutuel pour le travail de l’autre. Colorz a commencé sa carrière de writer bien avant moi. Mon premier crew était formé de dessinateurs de BD au lycée, « Chieur de Monde », avec Popay, Jaimito, Mo Cdm, Julien Solé (Fluide Glacial) et Ralph Mayer Cdm (Dargaud).

J’ai posé mes premières peintures dans la rue en 1998, et depuis je travaille sur mon logotype et m’exprime par des formes figuratives; mais nos univers se rejoignent au travers de nos expériences de rue même si je me réclame davantage du « street art » et lui du « graffiti ». Notre collaboration repose sur une complicité courte et intense qui dure depuis 6 ans. On collabore artistiquement depuis le premier Kosmopolite (en 2002), et ça fait 2 ans que nous travaillons ensemble en atelier.

(*) Une collaboration graff à Bali

Gilbert, d’où vient ce chien qui est devenu ta mascotte ?

La création du chien remonte à 98/99. Je me trouvais en Palestine en 2001 avec Teurk et on s’est retrouvés à faire une session tags un soir…sauf que je ne sais pas tagger.

Sculptures en métal

A l’époque Teurk ne taguait pas encore ses parpaings fétiches, il dessinait l’étoile et le croissant du Maroc, et dans le feu de l’action la première chose qui m’est venue sous le marker était ce tracé de chien dans le style BD, puis c’est devenu un leitmotiv que j’associe à la fameuse devise « in dog we trust »…peut-être parce que le chien est le meilleur ami de l’homme ? Je suis sensible au côté cynique et ludique de la formule qui repose sur le jeu de mot dog/god.

Chien entoilé…

Colorz, avec ton passé de vandale, peux-tu nous dire comment s’est fait le passage de la rue à la galerie pour toi ?

Si j’ai un passé de vandale, je ne vois pas d’incompatibilité avec le fait d’exposer en galerie. C’est un choix et un droit qui s’inscrit dans ma propre évolution artistique. Quand on est ado, on cherche la « fame » (gloire, NDLR), on veut conquérir des territoires, exister par tous les moyens, s’imposer en cartonnant un maximum par la saturation des réseaux ferrés…Le graffiti est un fourre-tout psychologique. C’est un art qui ne connaît ni classes ni lois, il séduit aussi bien les bourgeois que les plus défavorisés au nom d’une guerilla de blazes et de couleurs.

Colorz à Bagnolet en 2009

A 20 ans je n’aurais jamais pensé que mon activité dans la rue s’étendrait à la galerie…C’est en 1992, quand mes potes ont commencé à me commander des toiles que je me suis rendu compte que ça plaisait et que je pouvais travailler sur d’autres supports que les murs et les métros. En tant que témoin et acteur d’une époque, je m’inscris aujourd’hui dans une démarche où mes créations n’ont pas de limite. Elles me procurent une certaine satisfaction personnelle de voir mon art reconnu, un art qui est la somme de mes expériences acquises. Il y a une recherche de pérennité dans le travail en galerie, qui s’oppose à l’univers éphémère de la rue, qui me plaît.

Colorz à l’atelier

Le travail est forcément complètement différent, on prend plus son temps, on prend du recul sur ce qu’on fait…j’ai fait ma première expo-performance aux Charbonniers [NDLR : Le terrain des "Charbonniers" se trouvait rue du Château des Rentiers dans le 13e de Paris. Ancien dépôt à charbon, il fut découvert par Psyckoze en 1991 et fut un squat d’artistes jusqu’en 2002]. J’ai réalisé des peintures en utilisant la technique du dripping avec des couleurs pastels, puis il y a eu d’autres expositions, des ventes aux enchères…

 

 

 

Une sélection de toiles de Colorz à la galerie Wallworks

Avec Gilbert on a aussi collaboré dans la rue pour une expo commune à Djakarta (Indonésie) initiée par la galeriste Claude Kunetz de la galerie Wallworks. Cette expo réunissait des artistes locaux et parisiens (Lazoo, Ceet, Kongo, Sonic, Gilbert et moi).

Un plan de métro revisité par Colorz

Comment expliquez-vous l’engouement actuel pour l’art urbain ?

> Gilbert: Je pense qu’il repose sur un combo articulé autour de l’intérêt, la connaissance, la spéculation, la mode…Dans ce courant artistique il y a eu des pics (80’s, 90’s), suivant les fluctuations et les tendances de l’époque. Les nouvelles technologies et surtout Internet y sont pour beaucoup dans l’intérêt croissant pour l’art urbain qui est diffusé de manière internationale à l’aune de l’ère numérique, du culte de l’image et des réseaux sociaux. Tout comme Internet, il échappe à tout contrôle institutionnel, se propage sur la toile aussi efficacement qu’il s’exprime librement dans la rue, porté par une jeunesse talentueuse, des collectionneurs et des mécènes attentifs, mais aussi des figures emblématiques surexposés par les médias qui ferment les yeux sur la face cachée de l’iceberg. Prenons pour exemple les Os Gemeos, JR, Banksy, les « bankables », au regard de ceux dont on ne parle pas parce que trop « underground ». Pour moi ce mouvement artistique est celui du XXIème siècle, et il n’est fait que de sommets…il n’y a qu’à voir le nombre croissant de writers, de fresqueurs et d’activistes de rue à travers le monde entier pour s’en rendre compte. En constante évolution, porteur de mutations sociales et artistiques profondes, il faut le considérer comme un courant majeur de notre époque, même si bien souvent hélas les institutions tentent de minimiser son importance et son impact tout en essayant de le récupérer à des fins politiques et démagogiques.

Toile de Gilbert

Votre plus grosse montée d’adrénaline ?

> Colorz : Dans ma période vandale je n’ai pas vraiment connu de shoot d’adrénaline. C’est comme une drogue d’aller tagger partout où c’est interdit et dangereux. Les cavales, on finit par s’y habituer et surtout on s’efforce de les oublier pour mieux recommencer…le dédoublement, c’est notre meilleur garde-fou.

Aujourd’hui mon vrai kif c’est quand je vends une toile à quelqu’un que j’apprécie.

Toile de Colorz

> Gilbert: C’est le processus de création qui me galvanise. Créer me procure de vraies émotions fortes. Mais s’il faut citer un événement marquant de ma vie de tagueur, je dirais que c’était en 2001 lors de mon voyage à Hébron quand j’ai posé sur la maison d’un palestinien. Un groupe de locaux m’a pris en flagrant délit, en m’alpaguant dans leur langue…J’ai fini par comprendre qu’ils voulaient que je fasse la même chose sur leurs maisons pour montrer aux israéliens d’en face qu’ils étaient libres de faire ce qu’ils voulaient sur leurs habitations ; pour prouver que c’était leurs murs.

 

(**) En 2006 Gilbert retourne en Palestine pour peindre sur le mur de séparation Palestine/Israel près de Jérusalem en territoire palestinien.

 

Du tricolore, en rappel sous les feux du drapeau…un duo qui a du chien !

Vos musiques ?

> Gilbert: J'ai des goûts éclectiques (Amon Tobin, Aphex Twin, Beatles, Bashung, Noir Desir)

> Colorz : le jazz (et surtout Django Reinhart).

 

 

A 21h la galerie était pleine à craquer. Il fallait venir tôt au vernissage pour shooter ! Nous vous conseillons vivement d’aller goûter la pleine mesure de ces oeuvres à Wallworks. D’abord parce que le format des toiles, très grand, s’apprécie en vrai. Mais surtout, ces deux univers en apparence différents se complètent parfaitement dans l’espace blanc de la galerie. L’association des matières et des supports appréhendée par ce tandem bouillonnant d’idées et de complicité fait plaisir à voir, tant elle fonctionne à merveille.

Dédicaces ? « A tout le monde », nous dit Gilbert. Validé par Colorz…(profitez-en ça ne sera pas tous les jours comme ça…parce que ce loup solitaire, un tantinet misanthrope sur les bords, nous confie que «dans le graffiti personne ne t’attend les bras ouverts » et que « c’est pas les Bisounours ! » ).

 

Montages photos souvenirs du MUR de la rue Oberkampf où Gilbert & Colorz ont été assistés de Oeno.

En vidéo par Laurence LAUX avec Voodoo au son


Gilbert et Colorz peignent le MUR par Laurence Laux


Texte et photographies: Chrixcel

sauf (*) et (**): Gilbert

Informations pratiques

Exposition Underwall de COLORZ & GILBERT

jusqu’au 30 juin à la Galerie Wallworks

4 rue Martel – Paris 10ème, M° Château d’Eau

Ouverture du lundi au samedi de 14h à 19h.

Pour aller plus loin

Pour en savoir plus sur les performances AKRylonumérik : Actualités et Vidéos

Gilbert sur Myspace

Le site de Colorz

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