Interview de Banksy, la super star mystérieuse du street art mondial.
Interview de Banksy
Dans le même esprit que les articles français traduits en anglais sur FatCap US, voici une interview en anglais traduite en français pour nos lecteurs francophones. Il s'agit d'une interview de l'artiste Banksy réalisée par un autre artiste tout aussi célèbre, Shepard Fairey (Obey). Cette interview a été publiée dans le magazine Swindle sous le titre "Banksy, The Naked Truth". Traduction réalisée par Sophia Aït Kaci pour l'équipe FatCap.
Introduction par Shepard Fairey alias Obey
L'un des surnoms les plus inappropriés de tous les temps, du moins à mon avis, revient à Ronald Reagan, « Le grand communicant » qui, comme vous le savez a plutôt foiré sa comm' sur les problèmes de son gouvernement et certaines indiscrétions. Un surnom tel que celui-ci devrait être porté par quelqu'un qui le mérite, quelqu'un comme BANKSY.
La plupart des gens voient l'art comme un moyen de traduire des émotions, contrairement au langage qui permet d'exprimer des idées. Quelque soit la ligne de démarcation séparant l'art du langage, Banksy peint par dessus cette ligne, la faisant disparaître, et la replaçant à l'endroit le plus improbable. Ses travaux, qu'il les exécute dans la rue, les vende dans des galeries ou les accroche à la dérobée sur les murs des musées, sont remplies d'images détournées en métaphores qui franchissent toutes les barrières du langage. Ses images sont géniales et drôles, mais aussi simples et accessibles. Si bien qu'un enfant peut en comprendre le sens. Même si à 6 ans on ne connait rien aux chocs des cultures, on comprend tout de suite qu'il y a quelque chose qui cloche avec une Mona Lisa portant un lance-roquette. Il y a beaucoup d'artistes névrosés; des snobs complaisants vis-à-vis d'eux-mêmes et utilisant l'art comme une catharsis pour leurs propres démons. Banksy lui prend de la distance avec son travail utilisant l'art pour exprimer le mécontentement et le manque de confiance envers les autorités que chacun peut ressentir quand il les forcent à se demander: Pourquoi est-ce que ça cloche ? Si cela fait réfléchir les gens, il a atteint son but.
Banksy représente tout ce que j'aime dans l'art et rien de ce que je n'y aime pas. Son travail est accessible plutôt qu'élitiste puisqu'il le fait dans la rue. Il porte un message politique fort qui s'allie avec un sens de l'humour qui rend parfois la plus amer des pilules moins difficiles à avaler. Son travail est agréable à regarder parce que c'est techniquement très puissant mais ce n'est ni trop complexe ni intimidant. En plus, il véhicule son message dans un contexte tel qu'il mette lui-même en application les changements qu'il préconise, que ce soit défier l'hégémonie israélienne en peignant sur le mur de séparation avec la Palestine ou passer outre le conseil d'administration d'un musée en accrochant lui-même ses toiles dans ce musée. Il a reçu son lot de critiques de la part de ceux qui considèrent qu'il a gâché de nombreuses opportunités en rejetant un nombre incalculable d'offres qui l'aurait rendu riche et célèbre, mais il ne désire rien d'autre que réaliser des œuvres provocantes et puissantes. C'est un très bon ami à moi et une source incroyable d'inspiration. C'est Le Grand Communicant de notre époque (« The Great Communicator »), et le plus important artiste vivant au monde.
Combien de temps vas-tu encore rester dans l'anonymat et utiliser ton agent comme porte parole ?
Je n'ai aucun intérêt à sortir de l'anonymat un jour. Je me dis qu'il y a suffisamment d'idiots qui essayent de montrer leur sale tête comme ça. Si tu demandes à de nombreux jeunes aujourd'hui ce qu'ils veulent faire quand ils seront plus grands, ils te répondent: « je veux être connu ». Et si tu leur demandes pour quelle raison, ils ne savent pas ou ils s'en foutent. Je pense qu'Andy Warhol s'est planté : dans le futur, il y aura tellement de gens célèbres, qu'un jour tout le monde finira par avoir son quart d'heure d'anonymat. Mon objectif, c'est que mes créations aient de la gueule; pas que moi, j'ai de la gueule. Je ne m'intéresse pas à la mode. Mes créations paraissent toujours plus jolies que moi si tu nous mets côte à côte. En plus de cela, il y a fort à parier qu'une fois le masque tombé, la réalité soit une sacrée déception pour quelques ados par-ci par-là.
Qu'est ce qui t'a amené au graffiti ?
Je viens d'une ville relativement petite du sud de l'Angleterre. Quand j'avais à peu près 10 ans, un gosse que l'on appelait 3D peignait dans toutes les rues de la ville. Je pense qu'il avait été à New York et il a donc été le premier à rapporter des bombes à Bristol. J'ai grandi en voyant des graffs sur les murs de ma ville bien avant d'en voir dans les magazines ou sur un ordinateur. 3D a ensuite laissé tomber le graff et a formé le groupe Massive Attack, ce qui a peut-être été une bonne chose pour lui mais était certainement une grande perte pour notre ville. Le graffiti, on adorait tous ça à l'école – on en faisait dans le bus en rentrant des cours. Tout le monde taggait.
Quelle est ta définition du mot « Graffiti » ?
J'adore le graffiti. J'aime le mot en lui-même. Certaines personnes se prennent la tête dessus sans raison. Le graffiti c'est l'émerveillement à mon sens. En comparaison, tout autre forme d'art est une régression – il n'y a pas d'ambiguïté sur ce point. Si tu fais autre chose, tu ne joues pas dans la cour des grands. Les autres formes d'art ont moins à offrir aux gens, ils sont moins signifiants et moins puissants. Je fais de la peinture traditionnelle si j'ai des idées trop complexes ou trop virulentes pour être exposées dans la rue; mais si j'arrêtais de graffer je me sentirais diminué. Je me sentirais comme un perfectionniste consciencieux plutôt que comme un véritable artiste.
Qui sont tes graffeurs préférés ?
Mes graffs préférés sont réalisés par des gens qu'on ne voit pas dans les livres. J'apprécie surtout les amateurs, ceux qui sortent de nul part, prennent un marqueur pour écrire un truc marrant une nuit et ensuite disparaissent.
« Street art » est la nouvelle expression à la mode, et des artistes ont obtenu en un rien de temps une reconnaissance de la part des galeries, compagnies de skate-board à la recherche de motifs pour leurs lignes de vêtements, et d'autres. Certains de ces artistes sont des graffeurs avec 10 à 15 ans de travail dans les rues derrière eux, mais il y en a aussi beaucoup qui font leur truc depuis 4 à 6 mois et se construisent un joli petit site internet. Où te situe-tu par rapport à cela? Si les gens de ces compagnies ne savent pas qui a fait quoi, comment est-ce que tu te démarques de tout ça ?
La plupart des graffeurs développent un certain style poussés par la nécessité de travailler vite et discrètement. Si d'un autre côté tu arrives à un certain style en dessinant minutieusement dans ta chambre ou en faisant des retouches sur Photoshop, les gens peuvent faire la différence à des kilomètres.
Comment choisis-tu les projets commerciaux sur lesquels tu travailles ?
J'ai fait 2, 3 trucs pour payer les factures. Et j'ai fait la pochette de l'Album de Blur. C'était un bon album, et c'était aussi beaucoup d'argent. Je pense que c'est important de faire la distinction. Si tu crois au truc, le côté commercial ne le dénature pas au point d'en faire de la merde. Il faut être un socialiste rejetant le capitalisme en bloc pour croire le contraire. Dans ce cas, associer un joli visuel à un produit de qualité, et l'idée de contribuer à cette démarche marchande est une contradiction avec laquelle tu ne peux simplement pas vivre. Mais parfois la symbiose est parfaite; comme dans le cas de Blur.
Je suis sûr que tu as un tas de propositions. Y'a-t-il des choses que tu ne veux pas faire et d'autres que tu souhaiterais avoir fait ?
Je ne fais plus rien pour d'autres personnes, et je ne referais plus rien de commercial. Dans un sens c'est dommage, parce que je suis sûre que je me serais bien amusé à faire des affiches pour cette compagnie Hawaiienne de yaourts et à l'heure qui l'est j'aurais plein d'amis à qui je pourrais rendre visite de l'autre côté du globe. Mais en même temps, cela fait partie du job de rester à l'écart, ne pas trop la ramener et ne pas rencontrer trop de monde. Je ne vais jamais aux vernissages de mes expositions. Pas plus que je ne traîne sur les forums ou sur Myspace. Tout ce que je sais sur ce que les gens pensent de mon travail, c'est ce que m'en disent mes amis, et l'un d'entre eux passe son temps à chercher à emprunter de l'argent, donc je ne sais pas si je peux lui faire confiance.
Je pense qu'il y a beaucoup à dire sur la mince différence qu'il y a entre l'auto-critique et la prise en compte d'un dialogue avec des gens auxquels vous faites confiance ou même d'autres qui ont ça de génial qu'ils n'y connaissent rien à l'art et vous donnent le point de vue le plus honnête qui soit. Parce qu'il y a trop d'artistes qui se soucient des tendances dans l'art, le design, le street art. Ils lisent trop de magazines et se laissent enfermés dans tout ça. Ils sont paralysés.
Quelle est la meilleure œuvre d'art alternative qu'il t'ait été donné de voir et qui ne soit pas dans un musée ?
La plus parfaite œuvre d'art que j'ai vu récemment. C'était lors d'une manifestation anarchiste il y a quelques années. Quelqu'un a coupé une bande de gazon sur la pelouse se trouvant devant Big Ben et l'a mise sur la tête de la statue de Winston Churchill. Plus tard la manifestation a tourné à l'émeute et le lendemain on pouvait voir à la une de tous les journaux une photo de Winston avec un scalp d'herbe. C'était le plus extraordinaire acte de vandalisme, parce que c'était le parfait emblème. Cela représentait à la perfection ce mouvement eco-punk qui voulait se réapproprier les rues, mettre fin à la mondialisation et défendre le droit de passer la journée assis dans un parc à siroter de la bière bon marché.
Dans les rues, ton travail est toujours gratuit. Par contre il coute très cher dans les galeries...
Il se trouve que je n'ai pas tellement mon mot à dire sur la valeur des choses. A chaque fois que je vends quelque chose à un prix réduit, la plupart des gens le revendent sur Ebay plus cher que ce que je leur ai vendu à la base. L'attrait de la nouveauté disparaît assez vite.
Tu as déjà indiqué que tu voulais que tes livres soient bon marché parce qu'ils montrent ton travail dans son contexte, dans la rue, dans les musées et autres farces, qui sont une représentation fidèle de ton travail. Mais si les gens veulent des objets, ils vont vouloir des toiles et des choses comme ça. A ce moment-là tu acceptes ce fétichisme et le fait qu'ils soient prêts à payer beaucoup d'argent pour posséder des toiles et pouvoir les accrocher aux murs.
J'avais fait un pochoir sur un transformateur électrique dans le sud de Londres et récemment quelqu'un l'a découpé à la scie et revendu dans une salle de vente réputée pour 24000£; mais la même semaine le conseil municipal d'Islington a fait retirer 8 de mes derniers pochoirs sur une route. Cela me conduit à penser que l'art a la valeur qu'une personne est prête à payer pour l'avoir...ou pour ne pas l'avoir.
Ce système de financement te permet d'avoir la liberté de poursuivre ton travail dans la rue gratuitement sans que cela t'oblige à vendre à côté un millier de toiles bon marché. Un travail gratuit et accessible. Cela signifie que le support de l'objet d'art, la toile, représente quelque chose seulement pour les gens qui ont une vision élitiste et qui ont les moyens. Donc ça s'équilibre plus ou moins. C'est un problème que rencontrent beaucoup d'artistes. Ils pensent que leur travail devrait être accessible au plus grand nombre, alors que c'est exactement le contraire qui se produit dans le monde de l'art.
Le monde de l'art est la plus grande farce qui existe. C'est une maison de retraite pour les nantis, les prétentieux et les faibles. Et l'art moderne est une escroquerie – jamais autant de gens n'ont utilisé autant de ressources et de temps pour en dire si peu. L'avantage c'est que c'est sans doute le secteur d'activité au monde dans lequel il est le plus facile d'entrer sans aucun talent et de se faire de l'argent.
Pour le mur que tu as fais en Palestine, il y avait des risques, j'imagine. Tu aurais pu te retrouver face à des gens très énervés et te mettre en danger.
Tous les graffeurs devrait aller là-bas. Ils construisent le plus grand mur du monde. J'ai peint du côté palestinien, et beaucoup d'entre eux ne captaient pas très bien ce que je faisais. Ils ne comprenaient pas pourquoi je n'écrivais pas simplement « Down with Israel » (A bas Israël) en grosse lettres avec le premier ministre israélien pendu au bout d'une corde. Et peut-être qu'ils avaient raison au fond. L'un des gars avec qui je suis resté a pris 5 jours de « dirty bag » pour avoir secouer un drapeau palestinien à une fenêtre. Le « dirty bag » c'est quand les services de sécurité israéliens prennent un sac, essuient leur merde dessus et te le mettent sur la tête alors que tu as les mains attachées dans le dos. J'ai recraché mon falafel quand il m'a raconté ça et lui il était là, genre « Oh c'est rien. Mon cousin en a pris pour deux semaines d'affilé ». Après ça c'est difficile de rentrer et d'entendre les gens se plaindre à propos des rediffusions à la TV. C'est très difficile pour les gens d'ici de peindre illégalement. Nous on ne faisait pas ça dans la pénombre c'est sûr, on se serait fait tirer dessus. C'était en plein milieu de l'après-midi, et on faisait en sorte de bien être identifiés comme des touristes. Deux fois, on a eu de sérieux problèmes avec l'armée; mais une fois la police des frontières palestinienne s'est arrêtée dans un camion blindé. Le gouvernement israélien fait tout une histoire à propos du fait que le mur leur appartient, alors même qu'il l'a construit sur la terre de fermiers palestiniens présents depuis des générations. Du coup les policiers palestiniens s'en tapent qu'on peigne sur le mur ou pas. Ils se sont garés entre la rue et nous et nous ont simplement regardé faire. C'est probablement la seule et unique fois que j'aurais peint sous la protection d'un policier et de sa mitraillette automatique.
Est-ce qu'ils se rendaient compte que cela favorise le point de vue palestinien ?
J'ai de la sympathie pour les deux camps dans ce conflit et j'ai reçu des soutiens de la part de simples citoyens israéliens; mais si le gouvernement israélien avait su ce que nous nous apprêtions à faire, c'est clair qu'il ne l'aurait pas toléré. Ils sont totalement paranoïaques. Ils ne veulent pas que ce mur soit un sujet de débat en occident. Du côté israélien, ils le camouflent avec du terreau et des plantes de sorte que tu ne sais même pas qu'il est là. Côté palestinien, c'est juste un putain de bloc de béton.
Tu ne t'es jamais fait chopé au point de ne pas pouvoir poursuivre le street art, mais c'est toujours une éventualité? Je peux me tromper – tu pourrais être incroyablement malin et ne jamais te faire prendre - mais tout le monde se fait attraper à un moment ou à un autre. Que ferais-tu dans ce cas? Est-ce que tu louerais des murs? Chercherais-tu des murs « légaux »? Est-ce que tu chercherais des moyens de poursuivre ton travail dans la rue tout en maintenant ton anonymat autant que possible, mais à travers des moyens plus légaux? Est-ce que tu changerais de pays? Qu'est-ce que tu ferais ?
J'essaie toujours d'avancer. On n'est pas sensé devenir plus stupide en vieillissant. On n'est pas sensé faire les mêmes choses encore et encore. On est plutôt sensé trouver de nouveaux moyens de prolonger le truc. L'argent que je gagne en vendant des trucs, je le réinvestis dans la rue en graffant. Récemment, je me suis fait passer pour un directeur de chantier de construction et j'ai payé cash pour faire installer un échafaudage contre un immeuble. J'ai ensuite recouvert l'échafaudage de plastique et j'ai pu tranquillement peindre en grand format en plein milieu de la ville. Je n'aurais jamais pu faire cela il y a quelques années. Et puis je suis toujours à la recherche de nouveaux endroits à cartonner. C'est plus facile actuellement d'entrer dans un zoo ou un musée que dans un dépôt de trains car ils n'ont pas l'habitude d'avoir des problèmes de graffiti. Au bout du coup, tout ce qui m'importe c'est de faire la bonne pièce au bon moment au bon endroit. Tout ce qui se met en travers de cet objectif est un ennemi, que ce soit ta mère, les flics, quelqu'un qui te balance que tu es trop commercial ou un autre gars qui te dit « On n'a qu'à sortir ce soir et se prendre des pizzas».















































YOUR COMMENTS
6Vraiment incroyable ce gars..
un éternel rebelle et insoumis, il n’a pas fini d'inspirer du monde... et c'est tant mieux
Excellente interview !
ça redonne "en vie" !
banksy un vrais artiste Excellente interview
super intéressant cet itw !